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30/01/2008

Une curiosité

Une responsable de Robert Laffont l’admettait de bonne grâce, voire avec une certaine gourmandise, à la radio ce matin: les maisons d’édition sont en train de faire le siège du cabinet d’avocat défendant Jérôme Kerviel, le trader qui a fait sauter la Société Générale. Objectif de ces discrètes mais fiévreuses sollicitations? Conclure un contrat avec le jeune homme pour qu’il raconte son aventure dans un livre. Des producteurs seraient même intéressés par le rachat de ses droits, afin d’adapter son histoire au cinéma. La même chose arriva à Nick Leeson, le jeune trader installé à Singapour et dont les placements fous, en 1995, entraînèrent la faillite de la banque britannique Barings. Il vendit ses droits pour la bagatelle de 500 000 €. Et la radio de le préciser ce matin, en substance: «Depuis, d’ailleurs, Nick Leeson monnaie ses interventions dans les médias: c’est 1500€ l’interview».

 

Tiens, c’est curieux, s’est-on dit en entendant cela. On a lu, entendu et vu des interviews de ce Nick Leeson dans les médias français, depuis l’éclatement du scandale de la Générale. Mais jamais on ne nous a dit que ces interviews avaient été achetées. Ce n’est pourtant pas un détail anodin. Dans le paysage international de la déontologie médiatique, les journalistes français avaient déjà innové en acceptant de longue date que les personnalités interviewées relisent et corrigent leurs propos avant publication, ce que n’accepterait jamais, par exemple, un journaliste anglo-saxon. Si maintenant les médias français se mettent à monnayer ces mêmes interviews, on n’est pas sorti de l’auberge.

 

Autre curiosité journalistique dans cette affaire Kerviel, ce matin: les fuites sur la perquisition qui s’est déroulée vendredi dans l’appartement du jeune trader, à Neuilly-sur-Seine. Le grand public a eu droit à tous les détails. De la marque des cigares fumés par le jeune homme jusqu’à son livre de chevet ayant provoqué le plus de sarcasmes journalistiques: «un numéro de la revue Investir intitulé «Comment s’enrichir en 2008», voyez Messieurs-Dames comme c'est cocasse. En passant par la précision condescendante que son ameublement était «plutôt sommaire». Ou ce scoop: sur sa table de salle à manger, les enquêteurs ont trouvé… «une canette entamée». Pour peu, on nous aurait décrit par le menu le contenu du frigo de Jérôme Kerviel et la couleur des caleçons retrouvés dans sa garde robe.

 

Journalistiquement, quel est donc l’intérêt de ce genre d’informations? Que les médias dressant le portrait de Jérôme Kerviel, pour l’humaniser un peu et sortir du strict CV, y glissent que l’intéressé aime le judo et était sur Facebook, d'accord. Mais ici, on peine à trouver la valeur ajoutée de ces détails croustillants. En plus, cette confusion entre journalisme et voyeurisme, entre investigation et curiosité malsaine, enfreint allègrement le droit à l’intimité qui devrait bénéficier à toute personne et donc à tout accusé, a fortiori présumé innocent.

 

Ce déballage d’un goût douteux devient carrément minable lorsque les médias vont jusqu’à préciser que, dans la bibliothèque du trader, on a notamment retrouvé… «un exemplaire du Coran comprenant une version arabe et sa traduction en français». On imagine les frissons d’excitation qui ont dû parcourir les chaumières à la révélation de cette information: pensez-donc, Messieurs-Dames, on a retrouvé le livre saint de l'islam dans la bibliothèque du jeune «terroriste», comme l’avait décrit le PDG de la Générale, Daniel Bouton. Pénible. 

Commentaires

Damned! Dans ma bibliothèque, j'ai la Bible oecuménique, la version Jehovah, la Torah et le Coran. Là, je suis bonne pour 20 ans au moins... Heureusement, je dois avoir aussi "Nicolas Sarkozy, Un pouvoir nommé désir" de Catherine Nay (on reçoit toujours n'importe quoi à Noël), j'aurai sans doute les circonstances atténuantes!!

Écrit par : Catherine | 30/01/2008

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