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01/10/2008

Un murmure

428b5130582be75d33392b9aad28f81d.jpgC’est un son tellement ténu qu'il détonne, dans le brouhaha ambiant et permanent. Brouhaha de la ville qui bouge, de la vie qui va, du monde qui tourne, de l’actualité qui trépide. Pour tout dire, ce n’est qu’un murmure. Quelques bribes à peine perceptibles. Un fil presque invisible, peut-être. Un souffle, tout au plus. Qui passe, énigmatique. Puis s’en va en laissant songeur.

Cela se passe au cœur du Marais St-Paul, à l’Allée des Justes précisément (*). C’est une œuvre sonore de deux artistes suédois, Miriam Bäckström et Carsten Höller, qui avait été créée à l’occasion d’une Biennale de Venise. Elle consiste en une série de hauts-parleurs, de micros, d’amplificateurs de sons et d’un système d’effet sonore, le tout étant dissimulé sous une coque apposée à six mètres de hauteur sur une façade de 27 mètres de long. L’installation fonctionne en trois étapes. D’abord, les sons de la rue sont captés par les micros. Ensuite, le système d’effets acoustiques les amplifie, les isole et en modifie légèrement les sonorités – en les allongeant et en accentuant les aiguës. Enfin, les hauts-parleurs rediffusent dans la rue, avec un léger décalage, ce matériau sonore ainsi retravaillé.

Le résultat est d’une rare subtilité. On peut très bien, si on n’y prend garde, passer son chemin sans rien remarquer – tout au plus quelques sonorités supplémentaires dans un monde indifférencié de bruits. Mais on peut aussi, si on est plus attentif, percevoir comme «des sons semblant venir de nulle part, tels des voix venant de l’intérieur même des cerveaux, des corps des passants».

L’installation d’une telle œuvre d’art à un tel endroit n’a rien de gratuit. Elle fait suite à une décision de la mairie, qui répondait à une demande du Conseil national pour la mémoire des enfants juifs déportés. A cet endroit, ce Conseil souhaitait ériger un mémorial à la mémoire des 11.400 enfants juifs (dont plus de la moitié d’enfants parisiens) qui, entre 1942 et 1944, ont été déportés de France vers les camps d’extermination nazis. L’œuvre sonore de Miriam Bäckström et Carsten Höller, parce qu’elle «renforce les sons et les présences ainsi que leurs corollaires, le silence et l’absence», entend participer au maintien de la mémoire vivante de ces milliers d’enfants persécutés.

9ac4de13c53058668f8550a678e67c6f.jpgL’effet de cette installation est saisissant notamment parce qu’elle répercute les bruits, les voix et les cris des écoliers fréquentant le collège qui est situé dans cette rue. Or, il y a soixante ans, de nombreux enfants de cette même école ont été déportés, tout comme 500 enfants qui habitaient dans ce quartier du quatrième arrondissement. Les noms de ces victimes, ainsi que ceux des 76.000 juifs de France déportés sous Vichy, figurent sur «Le Mur des Noms», que l’on peut voir au Mémorial de la Shoah jouxtant l’Allée des Justes. Et dans cette même ruelle, d’autres plaques commémoratives honorent les «Justes de France», ces hommes et ces femmes reconnus et honorés pour avoir, au péril de leur vie, sauvé des juifs de la déportation.

(*)Artère piétonne assez nouvellement nommée, donc ne figurant pas sur les plans de Paris qui ne sont pas récents. Pour la trouver, c’est entre les rues Geoffroy l’Asnier et du Pont Louis-Philippe, à deux pas de la Seine, plus précisément à l’emplacement de l’ex-rue Grenier sur l’Eau.

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