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27/02/2009

Une multitude

leoetpipo.jpgUn peu de culture, et en l’occurrence d’art urbain, pour bien terminer la semaine. Ce qui rend la promenade dans Paris toujours plaisante, c’est que cette ville, visiblement, héberge une multitude de jeunes artistes. Et ceux-ci sont tellement inventifs qu’ils découvrent une multitude de modes d’intervention pour s’exprimer. Ce qui donne au décor urbain des couleurs sans cesse changeantes et ménage des apparitions souvent étonnantes – jusque dans les espaces les plus inattendus. C’est ce qu’on se disait l’autre jour encore, en déambulant sur notre bon vieux boulevard Beaumarchais. Arrivé à un très anodin passage pour piétons, on avisait distraitement le brave feu rouge de service avant de traverser. Et là, sur le petit bonhomme vert lumineux, on découvrait soudain qu’une petite créature exotique et désuète, arborant pantalon bouffant et catogan, avait surgi avec espièglerie. Jamais auparavant on n’avait vu un feu rouge servir ainsi de support à un collage.

 

Renseignement pris, il s’agit d’un petit «projet décoratif» des dénommés Leo et Pipo, deux jeunes neo-Parisiens. Ils se plaisent à coller dans Paris «des figures d’anonymes d’un autre temps, qui ne racontent rien, n’imposent rien, regardent simplement les gens en espérant que ces mêmes gens les regardent en retour». Il s’agit donc de disséminer dans la ville des petits personnages susceptibles de devenir «des acteurs potentiels de la vie de quartier». Façon pour ces jeunes gens venus de banlieue et «frappés par le profond ennui et par l’absence de chaleur humaine qui règnent dans les rues de la mégapole» de «tenter de s’approprier cette ville».

 

On avait à peine eu le temps de marcher quelques dizaines de mètres que, dans notre cher quartier Saint-Sébastien cette fois, l’on tombait nez à nez sur des affiches intrigantes. «J’aurais préféré un mur blanc plutôt que cette affiche de merde», s’énervait la première. «I don’t really like people who stick bills on walls», insistait la deuxième. «This wall is my property, please do not stick black & white bills on it», concluait une troisième. En découvrant cela, on s’interrogeait: qui était donc ce «client suivant» signataire de ces affiches et que voulait-il? Dénoncer les colleurs er artistes de tout poil qui décorent les murs de Paris? Ou était-ce plus subtil?

 

affiches2.jpgIl s’appelle Rero, en fait. Il vient de Bourgogne et a déjà fait pas mal de choses dans Paris. Ce projet-ci questionne le passant sur le thème de l’appropriation de l’espace public et de la cohabitation entre ses usagers. Ce «client suivant» qui porte le nom du projet, vous l’avez sans doute déjà rencontré dans votre vie quotidienne, en vous rendant au supermarché. Nous en tout cas, à Paris, on le croise immanquablement chaque fois qu’on va au Monop’, au Shopi ou chez Franprix.

 

Cet individu, c’est «celui, qui avant même d'avoir payé ses courses, est fier de marquer les limites de sa propriété à la caisse des supermarchés, et ce, avant même que les produits ne lui appartiennent». C’est ce client qui, ajouterait-on, s’empresse de regrouper fiévreusement ses chères victuailles dès après leur passage en caisse, lorsqu’elles commencent à dangereusement se bousculer avec les vôtres que vous n’avez pas encore fini d’emballer. C’est cet individu qui, à ce moment, vous darde immanquablement d’un regard soupçonneux. Comme si vous étiez à ce point malheureux et/ou désargenté pour profiter de cette cohabitation fortuite entre produits de consommation, si attentatoire au principe de la propriété privée, pour vous approprier en douce l’un ou l’autre de ses achats. La réglette de métal que l’on pose fièrement sur le tapis coulissant, c’est le symbole par excellence du chacun pour soi, même et y compris en ces temps de galère et de dégringolade communes du pouvoir d’achat. Comme dit Rero, c’est une «petite barrière psychologique qui peut paraître anodine mais qui est aussi un très bon révélateur de notre époque».

 

Tiens, au passage, à propos de courses, on déteste décidément cette habitude qu’ont prise les supermarchés à Paris de donner à leurs clients des sacs en plastique complètement transparents. On n’a jamais été pudibond, mais là vraiment, on n’aime pas du tout cela. Qu’à cause de ces sacs, tout le monde en rue, du coup, puisse voir tout ce que vous avez acheté. Déduire si vous préférez les pommes ou les bananes. Si vous vous apprêtez à manger des conserves ou des plats préparés surgelés. Si vous vous brossez les dents avec des poils durs ou souples. Si vous mettez tel ou tel déo, achetez des préservatifs ou non, vous colorez les cheveux ou pas. Si vous êtes lasagne, pizza ou cassoulet. Si vous buvez de l’alcool ou de l’eau. Si vous êtes chocolat au lait ou plutôt 90% cacao. Accro à la viande rouge ou aux légumes bio.

 

affiches1.jpgOn a toujours trouvé ces sacs transparents terriblement intrusifs. Vous sortez du supermarché et, hop, vous voilà sur le trottoir en train d’étaler carrément à la multitude toute votre intimité. Et les Parisiens regardent, en plus! Testez cela en allant faire vos courses au supermarché puis en rentrant chez vous en métro, vous le constaterez. Les gens n’ont d’yeux que pour ce que vous transportez dans vos misérables sacs en plastique transparents. Ils scrutent avec avidité leur contenu, puis immanquablement remontent lentement leur regard pour vous dévisager, comme pour bien vérifier si vos habitudes de consommation correspondent à votre look. C’est chaque fois une expérience assez gênante.

11:32 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : paris, arts

Commentaires

Voici, Gala, les sacs en plastiques... les gens aiment regarder les autres... c'est ainsi
Rien ne vaut le bon cabas de grand mère :)

Écrit par : sylvain | 27/02/2009

Si je comprends bien votre billet, vous louez l'initiative du type qui dénonce les méchants individualistes qui mettent une barrière entre les produits au supermarché (on peut aussi le faire pour ne pas emmerder la caissière, ah c'est sûr ma bonne dame on n'avait pas ce problème il y a 30 ans, l'épicier du coin s'occupant individuellement de votre empaquetage, c'était le bon temps...) , et dans le même temps déplorez que l'on puisse savoir ce que vous aviez acheté en souhaitant que VOS courses restent cachées des autres ! Voilà deux choses bien contradictoires...franchement, autant je déteste les gens qui mettent 4h à ranger leurs courses, provoquant des collines d'aliments en bout de caisse ; autant je n'en ai rien à péter qu'on me voie en train de trimballer de l'alcool un samedi soir, ou du cassoulet qui fait péter, ou quoi que ce soit d'autre. Assumons nos gouts :-)

Je ne suis pas sur que dans votre billet, le conformisme soit bien là où vous le voyiez.

Écrit par : Moktarama | 27/02/2009

Choisissez un sac réutilisable non transparent.

Écrit par : Parker Pyne | 01/03/2009

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