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27.02.2009

Une multitude

leoetpipo.jpgUn peu de culture, et en l’occurrence d’art urbain, pour bien terminer la semaine. Ce qui rend la promenade dans Paris toujours plaisante, c’est que cette ville, visiblement, héberge une multitude de jeunes artistes. Et ceux-ci sont tellement inventifs qu’ils découvrent une multitude de modes d’intervention pour s’exprimer. Ce qui donne au décor urbain des couleurs sans cesse changeantes et ménage des apparitions souvent étonnantes – jusque dans les espaces les plus inattendus. C’est ce qu’on se disait l’autre jour encore, en déambulant sur notre bon vieux boulevard Beaumarchais. Arrivé à un très anodin passage pour piétons, on avisait distraitement le brave feu rouge de service avant de traverser. Et là, sur le petit bonhomme vert lumineux, on découvrait soudain qu’une petite créature exotique et désuète, arborant pantalon bouffant et catogan, avait surgi avec espièglerie. Jamais auparavant on n’avait vu un feu rouge servir ainsi de support à un collage.

 

Renseignement pris, il s’agit d’un petit «projet décoratif» des dénommés Leo et Pipo, deux jeunes neo-Parisiens. Ils se plaisent à coller dans Paris «des figures d’anonymes d’un autre temps, qui ne racontent rien, n’imposent rien, regardent simplement les gens en espérant que ces mêmes gens les regardent en retour». Il s’agit donc de disséminer dans la ville des petits personnages susceptibles de devenir «des acteurs potentiels de la vie de quartier». Façon pour ces jeunes gens venus de banlieue et «frappés par le profond ennui et par l’absence de chaleur humaine qui règnent dans les rues de la mégapole» de «tenter de s’approprier cette ville».

 

On avait à peine eu le temps de marcher quelques dizaines de mètres que, dans notre cher quartier Saint-Sébastien cette fois, l’on tombait nez à nez sur des affiches intrigantes. «J’aurais préféré un mur blanc plutôt que cette affiche de merde», s’énervait la première. «I don’t really like people who stick bills on walls», insistait la deuxième. «This wall is my property, please do not stick black & white bills on it», concluait une troisième. En découvrant cela, on s’interrogeait: qui était donc ce «client suivant» signataire de ces affiches et que voulait-il? Dénoncer les colleurs er artistes de tout poil qui décorent les murs de Paris? Ou était-ce plus subtil?

 

affiches2.jpgIl s’appelle Rero, en fait. Il vient de Bourgogne et a déjà fait pas mal de choses dans Paris. Ce projet-ci questionne le passant sur le thème de l’appropriation de l’espace public et de la cohabitation entre ses usagers. Ce «client suivant» qui porte le nom du projet, vous l’avez sans doute déjà rencontré dans votre vie quotidienne, en vous rendant au supermarché. Nous en tout cas, à Paris, on le croise immanquablement chaque fois qu’on va au Monop’, au Shopi ou chez Franprix.

 

Cet individu, c’est «celui, qui avant même d'avoir payé ses courses, est fier de marquer les limites de sa propriété à la caisse des supermarchés, et ce, avant même que les produits ne lui appartiennent». C’est ce client qui, ajouterait-on, s’empresse de regrouper fiévreusement ses chères victuailles dès après leur passage en caisse, lorsqu’elles commencent à dangereusement se bousculer avec les vôtres que vous n’avez pas encore fini d’emballer. C’est cet individu qui, à ce moment, vous darde immanquablement d’un regard soupçonneux. Comme si vous étiez à ce point malheureux et/ou désargenté pour profiter de cette cohabitation fortuite entre produits de consommation, si attentatoire au principe de la propriété privée, pour vous approprier en douce l’un ou l’autre de ses achats. La réglette de métal que l’on pose fièrement sur le tapis coulissant, c’est le symbole par excellence du chacun pour soi, même et y compris en ces temps de galère et de dégringolade communes du pouvoir d’achat. Comme dit Rero, c’est une «petite barrière psychologique qui peut paraître anodine mais qui est aussi un très bon révélateur de notre époque».

 

Tiens, au passage, à propos de courses, on déteste décidément cette habitude qu’ont prise les supermarchés à Paris de donner à leurs clients des sacs en plastique complètement transparents. On n’a jamais été pudibond, mais là vraiment, on n’aime pas du tout cela. Qu’à cause de ces sacs, tout le monde en rue, du coup, puisse voir tout ce que vous avez acheté. Déduire si vous préférez les pommes ou les bananes. Si vous vous apprêtez à manger des conserves ou des plats préparés surgelés. Si vous vous brossez les dents avec des poils durs ou souples. Si vous mettez tel ou tel déo, achetez des préservatifs ou non, vous colorez les cheveux ou pas. Si vous êtes lasagne, pizza ou cassoulet. Si vous buvez de l’alcool ou de l’eau. Si vous êtes chocolat au lait ou plutôt 90% cacao. Accro à la viande rouge ou aux légumes bio.

 

affiches1.jpgOn a toujours trouvé ces sacs transparents terriblement intrusifs. Vous sortez du supermarché et, hop, vous voilà sur le trottoir en train d’étaler carrément à la multitude toute votre intimité. Et les Parisiens regardent, en plus! Testez cela en allant faire vos courses au supermarché puis en rentrant chez vous en métro, vous le constaterez. Les gens n’ont d’yeux que pour ce que vous transportez dans vos misérables sacs en plastique transparents. Ils scrutent avec avidité leur contenu, puis immanquablement remontent lentement leur regard pour vous dévisager, comme pour bien vérifier si vos habitudes de consommation correspondent à votre look. C’est chaque fois une expérience assez gênante.

26.02.2009

Un décalage

D’un coup de baguette magique, Paris verrait sa population passer de 2 à 6 millions d’habitants. Sa superficie – 105 km2 beaucoup trop étriqués, où les habitants s’entassent et la ville étouffe – serait carrément multipliée par sept. Dans le cadre des réflexions, gouvernementales notamment, en cours sur le futur «Grand Paris» imaginé à l’horizon 2010-2015, c’est donc le dernier projet en date. Il sera présenté la semaine prochaine à Nicolas Sarkozy par Edouard Balladur, au nom de la commission que préside l’ancien Premier ministre sur la réforme de l’architecture territoriale de l’Hexagone. Dans les grandes lignes de ce scénario, Paris serait fusionné avec les trois départements limitrophes de sa petite courronne.

 

On l’avoue de but en blanc: jusqu’à présent, on n’est jamais trop parvenu à se passionner pour toutes ces grandes prises de tête institutionnelles. Cela sela semble si loin. Cela paraît si décalé par rapport aux préoccupations quotidiennes des Parisiens. C’est sans doute très bien de réfléchir au Paris de demain, mais en attendant, ce serait si bien d’agir également. Pour ces familles de mal-logés qui campent depuis dix semaines près de l’Opéra Garnier, pour les usagers du métro qui, chaque matin et chaque soir, n’en peuvent plus de ces lignes surbondées, pour les détritus qui s’entassent dans la gare Haussmann du RER, pour ces SDF dont chaque hiver le nombre augmente, pour les problèmes de crèches, d’embouteillages, de pollution, de logement, de cohabitation ou de chômage qui, chaque jour, se posent dans la capitale.

 

Et puis, comme le notait une chroniqueuse malicieuse à la radio ce matin, cela risque de ne pas être facile à gérer, cette usine à gaz du «Grand Paris». Car bon, qui cohabiterait au sein de cette assemblée territoriale parisienne «new look»? Des Parigots-Parisiens, volontiers banlieuphobes primaires. Des élus des Hauts de Seine: grâce au quartier d'affaires de La Défense, le département le plus riche de France, dont le PIB dépasse celui de certains Etats étrangers. Et des représentants de territoires aussi relégués que sont ceux du «9-3»: la Seine St-Denis de tous les clichés sur la banlieue défavorisée de ce que maintenant l'on appelle pudiquement les «quartiers». Quelle serait donc l’efficacité d’une assemblée marquée par tant d’hétérogénéité?

 

Il y a aussi qu’avec ce coup de baguette magique, on en reviendrait, à la grosse louche, à l’ancien département de la Seine que de Gaulle supprima à la fin des années 60 car à l’époque, il était jugé inefficace. On repasserait donc du «Small is beautiful» institutionnel (tous ces discours sur la vertu de la proximité en politique, etc.) au «Big is better». Sur le long terme, on ne saisit pas trop la cohérence.

 

L’adage l’assure: «Faire et défaire, c’est toujours travailler». Pas sûr cependant qu’en attendant, les Parisiens aient l’impression que les politiques travaillent à la résolution des problèmes auxquels chaque jour ils sont confrontés.

25.02.2009

Une crasse

On parlait des rats de Paris, hier. Le quartier Saint-Lazare, décidément, est maudit. Après la gare ferroviaire du même nom, où ces bestioles ont longtemps proliféré, c’est la station du RER ‘Haussmann-Saint-Lazare’ que les rongeurs, si cela continue, vont bientôt envahir. En effet, la situation en matière de propreté est en train d’y devenir limite napolitaine.

 

Depuis deux semaines, les agents de la société privée chargée du nettoyage de cette gare sont en grève. Ils réclament notamment des augmentations de salaires. Et sont d’autant plus furieux contre leur direction que, jusqu’à présent, celle-ci leur a, sans rire, concédé tout au plus une revalorisation salariale horaire de… 6 centimes d’euro. Soit 1€ par mois. Résultat de ce conflit social: les poubelles débordent, les détritus jonchent le sol, la puanteur menace et la crasse risque de devenir rapidement épouvantable.

 

C’est le moment qu’a choisi la RATP pour lancer une nouvelle campagne de propreté. Ce n’est pas du luxe. Malgré tous leurs efforts, en effet, les 1.800 agents de nettoyage qui travaillent dans le métro parisien (*) peinent à y combattre la crasse. Il faut dire qu’ils ont du pain sur la planche: on compte rien moins que 14.000 poubelles à vider chaque jour dans l’ensemble du réseau, d’où l’on retire chaque année… 10.000 tonnes de déchets!

 

Certaines stations du métro parisien sont notoirement et durablement crasseuses. C’est évidemment le cas des stations les plus fréquentées (‘Châtelet’, ‘Montparnasse’, etc.) et de celles desservant les grandes gares (comme ‘Gare du Nord’ ou ‘Gare de l’Est’). A certains endroits de ces stations et à certaines heures – tard le soir, par exemple  – , les odeurs y sont littéralement pestilentielles. Pourtant, selon un sondage réalisé en septembre dernier, 72% des utilisateurs du métro parisien considèrent le réseau comme étant assez propre.

 

A la lecture de ce chiffre, on a un peu sursauté. Les Parisiens usagers du métro seraient-ils donc en majorité aveugles ou dépourvus d’odorat? Ou est-ce nous qui, limite nunuche, sommes exagérement sensibles à la crasse? Il y a peut-être une autre explication. Dans cette même enquête d’opinion, sept usagers sur dix considèrent que «les voyageurs ne respectent pas la propreté des espaces RATP». Et, sur un plan individuel, 62% des sondés «reconnaissent qu’il leur arrive de commettre personnellement un geste susceptible de dégrader la propreté». Sans doute donc ce jugement très indulgent sur l’état de propreté du métro parisien se nourrit-il d’un certain sentiment de culpabilisation.

 

 

 

(*) Tiens, avez-vous remarqué? A Paris comme dans la plupart des grandes villes d'Europe, ce personnel de nettoyage semble constitué quasi-exclusivement de gens de couleur.

24.02.2009

Un virus

rat.jpgLes rongeurs, grande phobie de l’auteur de ces lignes; les lecteurs réguliers de ce blog l’auront déjà remarqué – pour les autres, c’est ici ou . Hier, on n’a pas été calmé par la lecture d’un bulletin d’alerte (ici) émanant de l’Institut de veille sanitaire (InVS), qui commence à s’alarmer des conséquences pour la santé de la dernière mode en matière d’animaux de compagnie, particulièrement chez les ados: les rats domestiques.

 

Selon l’InVS, douze personnes ont été hospitalisées en France ces dernières semaines, atteintes par les virus dits cowpox ou orthopox. Ces virus provoquent des «lésions cutanées érythémato-vésiculeuses» (rien que les termes font peur) pouvant évoluer «vers des lésions ulcéro-nécrotiques» (idem) parfois associées à de la fièvre, des ganglions et des douleurs musculaires. Tous ces malades, souvent des jeunes filles, ont pour point commun d’avoir un âge moyen de 18 ans et d’avoir acheté des rats domestiques dans des animaleries, en région parisienne notamment. Ils ont donc vraisemblablement été contaminés par ces rongeurs. L’InVS en profite pour rappeler que «tout animal peut être porteur de microbes et que des précautions d'hygiène doivent impérativement être prises par les propriétaires. Il est notamment recommandé de porter des gants pour les opérations de nettoyage des cages des animaux et de se laver les mains après avoir manipulé des animaux. Il faut éviter tout contact avec les yeux. Les griffures ou plaies doivent être nettoyées et désinfectées».

 

Tiens, à propos, en décembre dernier, un jeune agent de quai de la SNCF travaillant à la gare de Paris Saint-Lazare – en travaux depuis des lustres et, du coup,  notoirement envahie par les rats – avait contracté la leptospirose. Cette maladie, transmise par le rat, est mortelle dans 5 à 20% des cas. En effet, elle peut endommager les reins, les méninges, le foie ou les poumons. L’infortuné cheminot est désormais guéri. Son cas avait été très médiatisé. Mais ce que l’on a moins dit, c’est que, selon son syndicat, Sud-Rail, il a subi à l’occasion de cette affaire un «harcèlement en règle de la part de sa direction».

 

gare saint-lazare.jpgAinsi, le jeune cheminot aurait «été convoqué à quatre entretiens préalables à sanctions, pour des prétextes fallacieux». Les deux premiers entretiens auraient «donné lieu à un blâme et à cinq jours de mise à pied». Selon Sud-Rail, sa hiérarchie lui reprochait surtout «d'avoir parlé aux médias» de sa maladie. Et donc, aux yeux de la SNCF, d’avoir «flanqué la trouille pour rien aux 450.000 personnes qui passent chaque jour» par la grande gare parisienne. Et qui pourraient avoir été alarmées par les éventuelles conséquences sur leur santé de la prolifération des rats à cet endroit.

 

Etre victime d’un accident de travail, en tomber malade, puis être mis à pied pour s’en être plaint: trop sympa.

23.02.2009

Un comble

Ce week-end encore plus que les autres, le Forum des Halles a été bondé de jeunes venus de la banlieue parisienne. La plupart se rendaient à l’énorme complexe de cinéma ‘UGC Cité Ciné’. Mais, ce faisant, la majorité de ces spectateurs avaient les boules, et manifestaient d’ailleurs ostensiblement leur énervement. En cause, la dernière polémique cinématographique en date qui agite la France, et en même temps le sujet de conversation incontournable en banlieue parisienne en ce moment, tout comme le topic favori des blogs et forums des ados de Créteil, Rosny ou Noisy: une décision un peu bizarre du groupe UGC.

 

Ce réseau, en effet, a décidé de ne pas programmer en banlieue parisienne le dernier film produit par Luc Besson: le deuxième volet de «Banlieue 13» – la saga d’anticipation musclée, et assez culte chez les ados, qui décrit l’embrasement des cités. Ce week-end donc, pour voir ce film, les gamins des banlieues ont dû se taper Les Halles, Bercy ou les Champs. Cette décision a littéralement rendu fou de colère Luc Besson, qui accuse UGC de «racisme» et de «discrimination» à l’encontre «des jeunes, des habitants de la banlieue, des beurs, des noirs et des chômeurs». Selon lui, le groupe UGC aurait délibérément pris cette décision de non-programmation «pour assainir le public de ses salles». Une accusation relayée par Axiom. Le rappeur, qui a signé la BO du film, s’est scandalisé qu’«on empêche les jeunes des quartiers d’accéder à leur propre culture, c’est-à-dire la culture urbaine». Les associations SOS Racisme et AC le feu ont été saisies.

 

Pendant tout le week-end, UGC s’est efforcé d’apaiser la polémique. Le groupe a démenti tout boycott de ce film de sa part. Et a jugé «ridicule» le procès qui lui est fait de vouloir réduire en douce le nombre de jeunes de couleur parmi le public de ses multiplexes. Le réseau explique la diffusion limitée de ce film pour sa non-conformité à sa «politique éditoriale». Plutôt qu’un «Banlieue 13» jugé trop noir et violent, UGC préfère promouvoir et diffuser largement des films dont il considère qu’ils véhiculent des valeurs plus positives, comme «Slumdog Millionaire» ou «Gran Torino», le dernier Clint Eastwood.

 

Soit. Mais, il n’empêche, c’est assez peu compréhensible, cette décision de ne pas diffuser en banlieue un film sur les banlieues et joué notamment par des jeunes comédiens issus de ces quartiers. C’est même un comble. Car enfin, toutes proportions gardées et d’un strict point de vue géographique  –  sans donc mettre en parallèle les qualités cinématographiques de ces différents films  – , c’est un peu comme si «Amélie Poulain» n’avait pas été projeté dans le cinés de Montmartre. Comme si aucun cinéma de Montparnasse n’avait, à l’époque, programmé «Cléo de 5 à 7». Ou comme si les habitants du quartier Bastille avaient dû se taper un multiplexe de banlieue pour voir le «Chacun cherche son chat» de Klapisch. A l’époque, on aurait trouvé cela énorme, non?

20.02.2009

Une gêne

C’est la dernière mode activiste. Cette semaine, elle a frappé notre onzième arrondissement parisien, et plus particulièrement le quartier Ménilmontant. C’était mardi midi, dans un supermarché ‘Casino’. C’était ce qu’on appelle un «pique-nique sauvage et festif de faim de mois», une «opération ventres vides» ou une «autoréquisition». Pour dénoncer «la vie chère», les raids de ce type sont devenus l’arme favorite des collectifs de précaires, d’associations de lutte contre le chômage ou le mal-logement, et de groupuscules (comme “L’appel et la pioche) gravitant dans la mouvance du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) d’Olivier Besancenot. Avant de poursuivre plus bas la lecture de cette note, si d’aventure vous n’aviez jamais entendu parler de ce genre d’action, voyez à quoi cela ressemble dans cette petite vidéo.


Contre les faims de mois difficiles
envoyé par E_varlin

Donc, au ‘Casino’ de Ménilmuche mardi, une banderole sur laquelle on pouvait lire «Nous ne paierons pas votre crise» a été déployée alors que les activistes dégustaient biscuits, apéritifs ou autres jus de fruits. Le 31 décembre déjà, le ‘Monoprix’ de la rue Faubourg St-Antoine, dans le quartier Bastille, avait été le théâtre d’une opération similaire. Revendiquant le droit de «fêter le Nouvel An dignement», une cinquantaine de précaires, de chômeurs et d’intermittents du spectacle avaient «réquisitionné» une dizaine de chariots, les avait remplis de victuailles puis avaient quitté le magasin sans payer.

Ce qui n’est pas le moins intéressant, dans cette affaire, c’est la réaction des directions des grands magasins victimes de ces opérations. Le plus souvent, elles se bornent à dénoncer, comme Monop’ le 31 décembre, «un pillage inacceptable et regrettable». Mais elles prennent bien garde d’expulser manu militari les trublions, se contentant d’attendre patiemment qu’ils s’en aillent. Hier, le groupe ‘Casino’ a même pris soin de préciser à l’AFP que, contrairement à ce qu’affirmaient les collectifs, elle n’avait jamais déposé plainte en justice après de telles opérations commando.

Pourquoi une telle modération? Les grands groupes de distribution éprouvent une gêne à sévir contre ces pique-niqueurs. Gêne médiatique, d’abord: ces raids sont souvent couverts par les médias, les protestatataires recourant à la grande tradition activiste consistant à se servir des journalistes comme de boucliers. Car, c’est clair: des vigiles de ‘Monop’ ou de ‘Casino’ montrés à la télé en train de tabasser des précaires mangeant des chips à l'oeil, ce serait assurément désastreux pour l’image de marque de ces enseignes. Gêne de ces magasins à l’égard de leur propre clientèle, ensuite. Les vidéos de ces actions le montrent: dans la majorité des cas, les clients des supermarchés, lorsqu’ils sont témoins de ces raids, y réagissent plutôt favorablement, partageant cette dénonciation de la vie chère. Voire en profitent pour eux aussi consommer gratuitement. Du coup, difficile pour les directions des supermarchés de s’en prendre à leurs propres clients, sous peine de les perdre ensuite définitivement.

Le problème c’est que, en adoptant cette attitude conciliante à l’égard de ces raids, les grands magasins prennent le risque de donner l’impression au grand public d’être gênés avant tout par une chose: leur propres pratiques commerciales. Et donc paraissent cautionner implicitement le discours protestataire selon lequel ils profitent de la crise pour se sucrer sur le dos de la population, en pratiquant des niveaux de prix prohibitifs – ou en tout cas très peu solidaires.

Chez ‘Casino’, ‘Monoprix’ ou ‘Leader Price’ en ce moment, nul doute que les réunions de crise doivent se succéder. Et les grands communicants se torturer les méninges pour trouver la meilleure parade à cette forme très en vogue d’activisme.

19.02.2009

Un zèle

vendeurLHuma.jpgQue fait la police/la justice en France? Question récurrente dans ce blog. On avait déjà évoqué il y a peu (relire ici ou ) le cas de ce lycéen de la banlieue parisienne convoqué au commissariat puis traîné devant le tribunal de police pour avoir… craché par terre. Parlé aussi de ce procureur qui avait placé en garde à vue puis avait réclamé des peines de prison contre des gamins accusés de tapage nocturne pour avoir, quelques soirs d’été à Paris, joué un peu bruyamment au foot dans la rue avec des canettes de soda. Parlé aussi de ce père de famille, militant anti-pub, traîné en justice et finalement condamné à une amende pour avoir apposé sur la porte d’un RER un petit autocollant mettant humoristiquement en garde les voyageurs contre le matraquage publicitaire permanent dans les transports en commun parisiens. Hier, deux nouveaux exemples de cette évolution répressive ayant de quoi interpeller.

 

Un brave militant communiste a comparu devant un tribunal parisien pour avoir vendu à la criée le journal «L’Humanité Dimanche» sur un marché. Il était poursuivi pour «vente de marchandises dans un lieu public sans autorisation». Son journal avait lancé une pétition de soutien en sa faveur, qui avait recueilli plus de 10.000 signatures. Pour l’intéressé, soutenu par les élus parisiens, la vente à la criée de la presse d’opinion relève de «la liberté d’expression publique» et contribue à «la vitalité démocratique de notre ville». L’autre jour, devant l’émoi suscité par les poursuites à son encontre, le préfet de police de Paris, manifestement gêné aux entournures par cet excès de zèle policier, avait publiquement assuré qu’il n’avait «rien à redire sur la vente à la criée» de journaux et que la préfecture saurait «faire preuve de tolérance et de discernement» dans cette affaire. Hier cependant, à l’audience, le parquet a estimé que le délit avait été constitué, consentant tout au plus à une dispense de peine «en raison des circonstances». Il n’a pas été suivi par le juge, qui, sous les applaudissements de la foule, a purement et simplement relaxé le prévenu.

 

Hier encore, à Marseille cette fois, les agents de la police aux frontières à la recherche de sans-papiers ont effectué une descente dans les locaux de l’association Emmaüs, ont interpellé et gardé à vue un de ses dirigeants, se sont fait remettre d’autorité les fichiers des déshérités (SDF, etc.) auxquels les amis de l’abbé Pierre viennent en aide, puis sont finalement parvenus à interpeller un clandestin. Idem dans le département de l’Yonne (Bourgogne): à la suite semble-t-il d’une délation d’un fonctionnaire, un sans-papiers hébergé par Emmaüs a été arrêté dans les locaux de la caisse primaire d’assurance maladie où il avait été convoqué pour un rendez-vous. L'association catholique a vivement protesté contre ces agissements policiers. Et a rappelé l’engagement solennel qu’avait pris le Président de la République lors de la dernière Journée mondiale du refus de la misère. A l’époque, Nicolas Sarkozy avait déclaré: «Quand quelqu’un est à la rue, qu’il est dans une situation d’urgence et de détresse, on ne va tout de même pas lui demander ses papiers» avant de lui venir en aide et de le secourir.

 

Si même le chef de l’Etat n’est plus écouté par les pandores, où va-t-on?

18.02.2009

Un créneau

Le Salon de l’agriculture ouvre ses portes ce samedi à Paris. Comme à chacune de ses éditions, plusieurs centaines de milliers de visiteurs se bousculeront dans les travées des halls de la Porte de Versailles. Parmi les attractions de cette édition, le lancement d’une nouvelle boisson gazeuse régionale, baptisée… «Auvergnat Cola».

 

Ce soda promet, puisqu’il ambitionne de faire expérimenter à ses consommateurs à la fois «la force unique des volcans d’Auvergne, la fraîcheur des montagnes et le goût de l’authentique» – ce qui n’est tout de même pas rien. Il assure même qu’il va «tout faire exploser, de ses bulles magmatiques portées par les bouillonnements volcaniques». Ce que résume le slogan de la marque: «Fait tot petar, miladiou!» («Ca va tout faire exploser!», en auvergnat). Concrètement, cette nouveauté aura le goût du Cola-Cola mais agrémenté d’«un zeste de gentiane, plante typiquement régionale». Son producteur est une entreprise de Saint-Flour (Cantal) leader mondial des tripoux, un incontournable de la gastronomie régionale. Son objectif à terme est de produire un million de bouteilles par an. Outre dans les grandes surfaces et dans les bistrots, la nouvelle boisson pourrait être bientôt disponible dans les restaurants Mc Donald’s d’Auvergne.

 

L’«Auvergnat Cola» n’est que le dernier en date des sodas dits «identitatires» exploitant la fibre régionale: un créneau qui s’est beaucoup développé en France ces dernières années. Les deux marques les plus connues et vendues dans l’Hexagone sont le «Breizh Cola» breton  –  «Le Cola du Phare Ouest», comme Farwest, ha ha: trop forts décidément, ces publicitaires français  –  dont il s’écoule 5 millions de bouteilles chaque année, et le «Corsica Cola» (3 millions de bouteilles). Mais existent aussi un «Elsass Cola» alsacien. Un «Fada Cola» marseillais, avec bien sûr «un peu de galéjades, un soupçon de vélodrome en folie, un bon bout des calanques, un joli bruit de carreau sur place, le chant des cygales», etc. Un «Chtilà Cola» chtimi. Sans oublier bien sûr les «Mecca Cola» et «Arab Coca». Et le «Vendée Cola»: «le Cola du grand ouest», lancé à l’occasion du dernier ‘Vendée Globe’. Un créneau, on vous le disait.

 

Au fond, que pense-t-on chez Coca-Cola de cette multiplication des déclinaisons régionales de cette boisson? On a posé la question hier au service de communication du siège français de la multinationale. La réponse a été aussi philosophe que décontractée: «A partir du moment où une marque est connue et très populaire, il est sans doute normal qu’elle soit copiée. Cela doit être un signe de bonne santé économique». Le géant d’Atlanta a d'autant moins de raisons de s'inquiéter qu'il a quelques longueurs d’avance sur ses lilliputiens concurrents régionaux. Toutes les dix secondes dans le monde, 126.000 personnes achètent un produit de la compagnie Coca-Cola, dont 1,5 milliard de boissons sont consommées chaque jour dans 200 pays différents.

 

Il n’empêche, Coca prend bien soin de tordre le cou à des bruits qui pourraient lui nuire dans certains publics. Ainsi, dans sa communication sur les rumeurs infondées circulant autour de ses produits, cette marque inclut un contre-argumentaire à l’attention de ceux qui affirment que le coca contient des ingrédients le rendant impropre à la consommation par les musulmans. En France, la firme a même fait attester la chose dans un certificat délivré par la Grande mosquée de Paris...

17.02.2009

Une lâcheté

manifeuro.jpgEn France, «on achète sa baguette en euros et sa voiture en francs», notait le mois dernier l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Qui, dans une étude (relire ici), indiquait que, tant d’années pourtant après le passage à l’euro, seulement 55 % des Français pensaient systématiquement dans cette monnaie pour leurs dépenses quotidiennes. Il est même des Français qui revendiquent carrément l’abandon de l’euro. Témoin, cette manifestation se déroulant ce soir à Paris, qui réclamera rien moins que le retour au franc.

 

Sur le fond, si chacun en France a le droit de manifester pour ce qu’il veut, là il y a de quoi se poser des questions. A supposer que l’abandon de l’euro soit techniquement et juridiquement faisable, serait-il vraiment de l’intérêt de la France? Ainsi, que serait-il advenu de l’économie hexagonale, et de l’économie des pays d’Europe en général, si ce pays et ce continent avaient affronté sans monnaie unique la crise internationale historique qu’ils endurent actuellement?

 

Sur la forme, cette manifestation europhobe est le comble de la lâcheté. Ses organisateurs, en effet, avancent le visage complètement masqué. Les affiches qu’ils ont placardées depuis des semaines dans tout Paris ne sont pas le moins du monde signées. Dès lors ce soir, les Parisiens peu informés, déroutés et/ou victimes de la crise et qui manifesteront «contre l’euro cher» ignoreront que, ce faisant, ils cautionnent une initiative émanant vraisemblablement de l’extrême droite.

 

L’an dernier, en tout cas, une identique manifestation en faveur du retour au franc avait été soutenue par «Les patriotes d’Ile de France», qui se présentent officiellement comme les «sympathisant(e)s du FN» de Jean-Marie Le Pen. Et elle avait été organisée par un certain «Renouveau Français». Ce groupe se définit comme «nationaliste, contre-révolutionnaire (c'est-à-dire hostile aux dogmes et faux principes de 1789), et d'inspiration catholique». Il revendique des symboles aussi connotés que la croix celtique ou le lys de France. Partisan de «la France aux Français», il plaide notamment pour «un sursaut nationaliste», afin que «la France sorte du coma». Cette année encore, le «Renouveau» manifestera pour le retour au franc, afin de montrer «son attachement à cet aspect incontournable du combat social et patriotique».

 

En démocratie, c’est sans doute parfaitement le droit de la mouvance d’extrême droite de penser cela. Le moindre des courages politiques, néanmoins, eut été d’annoncer clairement la couleur.

16.02.2009

Une crise?

Le bureau très vide, déserté par la plupart des collègues journalistes, partis au ski. Les rues très calmes – c’était frappant ce matin dans le onzième arrondissement; on se serait presque cru un dimanche. Pas mal de magasins qui ont baissé leur rideau métallique. Les métros où, même sur les lignes habituellement les plus saturées, en pleine heure de pointe, on trouve encore des places assises. Les passages piétons où l’on peut presque traverser sans même avoir trop regardé à gauche et à droite, tant il y a peu de trafic. Paris, depuis vendredi soir, tourne au ralenti. La capitale française, en effet, est entrée en période de vacances scolaires.

 

On s’était posé la question avant-hier, en voyant la cohue dans les grandes gares parisiennes et tous ces trains pris d’assaut par des armées rieuses de vacanciers: est-ce vraiment la crise pour tout le monde? Les Français ont beau se plaindre depuis des semaines de leur pouvoir d’achat, ils ont beau confier depuis des mois aux sondeurs leur moral historiquement bas, nombre d’entre-eux, manifestement, n'ont pas voulu cette fois encore faire une croix sur leurs sacrosaintes vacances de février. Quitte, sur place, à se serrer un peu la ceinture – d’où le succès des stations de sport d’hiver «low cost».

 

L’image internationale de la France, au demeurant, résiste elle aussi très bien à la crise. Témoin, cette étude qui vient de sortir, établissant un classement de la qualité de vie dans le monde en 2008. L’Hexagone y occupe la pole position, devant la Suisse, les Etats-Unis et le Luxembourg. C’est notamment la qualité de l’offre culturelle et de loisirs dans ce pays qui lui assure sa prééminence, ainsi que son système de santé et l’état des libertés. La Belgique, à la douzième position, ne fait pas mal non plus. Dans le bas du classement: l’Irak, la Somalie et l’Afghanistan. Vu de ces pays, évidemment, cette fameuse crise dont on parle tant en France paraît très relative.

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