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12/11/2009

Une conception

«Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne», dit-on en France. «Un écrivain récompensé par un prix littéraire, ça encense le pouvoir ou ça se tait», considère en substance le député UMP et ancien ministre Eric Raoult. Pour qui la récente lauréate du prix Goncourt, Marie N’Diaye, a gravement dérapé en ayant publiquement critiqué, quelques mois avant d’être primée, «l’atmosphère de flicage, de vulgarité», régnant selon elle dans l’Hexagone depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Et en jugeant «monstrueux» les ministres sarkozystes qui appliquent sa politique d’immigration. Aux yeux d’Eric Raoult, un écrivain récompensé par un prix aussi prestigieux que le Goncourt est tenu à un «devoir de réserve». Il ne doit pas «confondre liberté d’expression et liberté d’agression», droit à la parole et «droit à l’insulte». A partir du moment où il a reçu un prix aussi internationalement identifié à l’Hexagone que le Goncourt, il lui faut toujours, dans ses prises de position publiques, «défendre les couleurs littéraires de la France», «respecter la cohésion nationale et l’image» de ce pays.

 

Cette conception de la liberté d’expression et de création est affolante. Si l’on pousse jusqu’au bout le raisonnement de ce baron de l'UMP, la chanteuse Emily Loizeau, à qui l’on vient de remettre le prestigieux Prix Constantin, ne devrait plus chanter que des ritournelles faisant les louanges de l’Elysée. Yannick Noah devrait être disqualifié a posteriori de sa victoire à Roland Garros en 1983 pour avoir déclaré, à la veille de la présidentielle de 2007, «si Nicolas Sarkozy passe, je me casse». Et la virologue Françoise Barré-Sinoussi, codécouvreuse du VIH, devrait rendre son co-Prix Nobel de médecine puisqu’elle critique l’aide à ses yeux dramatiquement insuffisante accordée par la France aux pays du Sud ravagés par les pandémies.

 

Le ministre de la Culture était prié par Eric Raoult de donner son avis sur le non-respect par Marie N’Diaye de son «devoir de réserve». Frédéric Mitterrand était donc attendu au tournant. Il devait arbitrer entre, d’une part, des propos d’un écrivain qu’on peut certes trouver «excessifs» comme les a qualifiés dans un premier temps Marie N’Diaye, avant de dire finalement qu’elle persistait et signait. Et, d’autre part, une conception de la liberté de parole qui n’autoriserait aux personnalités distinguées par la France que des mots formatés, lénifiants à l’excès, systématiquement respectueux du pouvoir en place, politiquement corrects donc, cadenassés pour tout dire. Bref, un plaidoyer pour un système démocratique pour le coup assez «monstrueux».

 

Ce matin, Frédéric Mitterrand s’est contenté de renvoyer les deux adversaires dos à dos. Et de considérer qu’il n’avait pas à arbitrer entre deux personnalités qui avaient pareillement et légitimement fait usage de leur liberté d’expression. C’est un peu court. Et donc, venant qui plus est d'un ministre de la Culture, assez inquiétant.

Commentaires

Inquiétude lorsque l'on constate qu'un "représentant du peuple" issu de la majorité présidentielle considère le contexte ambiant actuel comme suffisamment propice pour pouvoir se permettre d'émettre ce genre de réflexions aux relents totalitaires.

Consternation lorsque l'on se rend compte que le sujet n'a intéressé les médias que l'espace d'une journée.

Le débat de fond ne devrait-il pas plutôt porter sur le principe de liberté que sur une notion d'identité nationale qui fait mal au ventre et prône une liberté d'expression très encadrée ? Quelle antinomie...!

Écrit par : F. Baader | 13/11/2009

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