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04/10/2010

Un habit pour l'hiver

pochoirclown.jpg«Nuit blanche», samedi à Paris. N’adorant pas la promiscuité des très grandes foules – 1,5 million de personnes dans les rues, paraît-il –, on n’y a pas passé des heures. Mais on y est resté assez longtemps pour voir, comme chaque fois, pas mal de choses plutôt bien. En plus, cette année, la douceur du climat a rendu cette nuit parisienne plus belle encore.

 

A propos d’art contemporain, il y a une personnalité qui vient de se faire rhabiller pour l’hiver, comme on dit. A savoir le philosophe Luc Ferry: grand mandarin d’une certaine pensée néo-conservatrice française, dont les discours anti-Mai 68 influencèrent beaucoup Nicolas Sarkozy en 2007. L’autre jour, l’ex-ministre de l’Education y était allé de propos aussi définitifs que méprisants sur l’art contemporain («un art qui ne vise qu'à choquer»), par exemple sur la récente exposition Boltanski au Grand Palais («clairement moche et sans intérêt»:des «poncifs consternants»), et sur les avant-gardes en général (à l’origine d’une «déconstruction comme jamais dans l'histoire de l'humanité»). Les spécialistes de PARISart viennent de lui répondre. Et on a trouvé leur réplique d’une férocité jubilatoire.

 

L’éminence est d’abord raillée pour «sa médiocre connaissance de l'art contemporain». «Il mélange allégrement art moderne et art contemporain, dénigrant celui-ci à partir de celui-là, prenant des musiciens modernes (John Cage) à l'appui d'une charge contre l'art contemporain, et multipliant ainsi les approximations. Les seuls artistes contemporains qu'il mentionne sont les vedettes des discussions de bistrot sur l'art — Koons, Hirst, Boltanski, Murakami. Autre signe patent de méconnaissance, et erreur théorique: il procède à une double réduction de l'art contemporain, en le circonscrivant à cette petite poignée de vedettes internationales, et en le repliant sur son seul aspect mercantile de marché mondialisé».

 

tagparis.jpgSuit une charge au bazooka contre l’argument-massue de Luc Ferry: l’art contemporain aurait «clairement rompu avec l'idée de beauté». Qu’une argumentation s’articule ainsi sur une notion aussi subjective que la beauté manifestement effare PARISart. «Cette appréhension du présent de l'art avec les critères du passé est, à la lettre, réactionnaire, marquée du sceau de la nostalgie d'un monde révolu où «l'art, c'était d'abord la mise en scène de symboles éthiques, intellectuels ou spirituels majeurs, communs à un peuple ou à une époque».

 

Conclusion. «L'intérêt de cette interview de Luc Ferry n'est pas à rechercher dans ses propos sur l'art (…) mais dans la profondeur de cette cécité; dans l'ampleur, la violence et la radicalité du rejet de l'art moderne et contemporain; et dans cette position guère kantienne consistant à situer aujourd'hui «la beauté» dans le design et la mode, «dans le monde des objets plus que dans celui des œuvres». Et à choisir une Bugatti ou une montre Jaeger-LeCoultre plutôt qu'un Soulage, un Basquiat, ou un concert de Boulez. (…) Opposer une automobile, fût-ce une Bugatti, à un tableau de Soulage n'est tout simplement pas sérieux. C'est moins une audace que l'expression d'un désarroi théorique. Voire le signe que cette croisade contre l'art contemporain menée au nom de la «tradition» et des «classiques» s'accorde assez bien avec le bling-bling ambiant, qui n'est autre qu'une défaite majeure de la culture».

 

pochoirvisages.jpgEt voilà Luc Ferry rhabillé pour l’hiver. On espère vraiment que l’intéressé répondra prochainement à tout cela. Et, qu’au-delà de sa petite personne ou de telle ou telle petite polémique si convenue (pour ou contre Murakami à Versailles, etc.), le débat se développera, dans la société française, à propos de l’art contemporain. Ces échanges, cette confrontation des points de vue, ce serait un signe plutôt stimulant, dans ce contexte si morose.

Commentaires

Effectivement, une analyse très pertinente et une remise en place du philosophe à la petite semaine. Merci pour ce mot

Écrit par : GRD | 04/10/2010

Très bonne réponse à un quidam qui s'érige en expert de l'esthétique et se permet de dicter ses goûts aux autres, de quel droit on se le demande! On est loin de l'ouverture d'esprit de Jack, par exemple...

Écrit par : Morzette | 05/10/2010

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