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31.01.2011

Une invitation

nuages.jpgLoin de l'Histoire qui, en ce début d'année, est peut-être en train de se jouer pour des dizaines de millions de gens à quelques heures d'avion de Paris, de l'autre côté de la Méditerranée, certains hauts dirigeants, en France en ce moment, ont, de temps à autres, des horizons bien plus poétiques d'action et de communication. Ainsi, dans le même registre politico-techno qu'on évoquait vendredi, à propos des nouvelles applis de Nicolas Sarkozy, Christine Lagarde, l'autre jour, a carrément lancé une invitation à la rejoindre... dans les nuages.

La ministre de l’Economie et des Finances, en effet, a proposé de plancher en sa compagnie sur des projets... d' «informatique en nuage» (voir ici). C'était expliqué – si l'on peut dire – comme tel: il s'agit mettre au point des «projets R&D collaboratifs ciblés et ambitieux, qui contribueront à l’émergence de leaders maîtrisant ces technologies structurantes pour les prochaines générations d’infrastructures informatiques mutualisées». Avis aux lecteurs de ce blog qui comprendraient ce charabia et seraient candidats à un tel voyage avec Christine Lagarde: ils ont jusqu'au 29 avril, dernier délai midi précisément, pour se déclarer.

On n'a pas encore trop bien compris en quoi consistait cette excursion dans la stratosphère informatique avec l'hôte de Bercy. A dire vrai, on n'a même pas trop fait l'effort de comprendre: peine perdue sans doute, vu qu'on a toujours été très bouché pour tout ce qui touche à la technique et l'électronique. On a néanmoins sursauté (un peu) le jour où, dans notre boîte mail, est arrivée cette invitation ministérielle à un voyage si nébuleux. Car que viennent donc faire les nuages dans cette histoire? Sans doute est-ce la trouvaille géniale d'un de ces communicants payés à prix d'or par le pouvoir pour rendre moins technique sa communication. Mais tout de même. Associer ainsi les nuages, l'univers le plus propice qui soit à la rêverie, à l'informatique, le domaine qu'on a toujours trouvé le le moins planant du monde, voire à la politique, qui si souvent ne vole pas très haut, on trouve cela assez renversant/assez culotté.

28.01.2011

Un cadeau d'anniversaire

Aujourd'hui, une note sur un sujet capital. Puisque le message nous ayant annoncé l'info, arrivé hier à 15h38 très précisément dans notre boîte mail, nous avait «été envoyé avec une importance haute» par son expéditeur. Une note qui intéressera les lecteurs de ce blog qui, il doit bien y en avoir, sont geeks, fanas des nouvelles technologies, et/ou sarkozystes, groupies de l'hôte de l'Elysée.

Pour son anniversaire (aujourd'hui), Nicolas Sarkozy s'est offert (hier) un nouveau gadget de communication: «ses premières applications Elysée.fr sur téléphone mobile (iPhone) et tablettes (iPad)». «Disponibles dès aujourd’hui gratuitement sur l’AppStore d’Apple, elles permettent de consulter l’essentiel des contenus du site Internet officiel de la Présidence de la République, www.elysee.fr». Donc, désormais, où qu'il soit, le tout-venant aura accès, via quelques clics et en temps réel, aux «discours, articles, dossiers, communiqués de presse, agenda du Président, ainsi que toutes les photos et vidéos (reportages, discours, conférences de presse) couvrant l’actualité du Président de la République». Tous ces éléments étant bien sûr ouverts au partage sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter, ainsi que par email et SMS. Fin du fin, cette appli contient «une carte géographique retraçant tous les déplacements du Président de la République en France et dans le monde, ainsi qu’un espace personnel où chacun peut archiver ses contenus préférés».

Trop chouette.

Mais sans doute les usagers du métro parisien regretteront-ils que le communiqué du chef de l'Etat ne précise pas une chose. Comment sont censés réagir les détrousseur de smartphones sévissant, paraît-il, dans le réseau de RATP? Quand, au moment de fondre sur leurs nouvelles et imminentes victimes, ils apercevront que celles-ci sont en train de se pâmer sur les pages d'Elysee.fr? Face à cette racaille, une telle navigation sera-t-elle un instrument efficace de dissuasion («Gaffe: c'est un ami de Sarkozy!»)? Ou, au contraire, une circonstance aggravante: une espèce de pousse-au-crime («Super: en plus, je vais me faire un ami de Sarkozy!»)?

27.01.2011

Une effervescence

presse.jpgC'est décidément l'effervescence en ce moment, dans les hautes sphères de la grande presse parisienne. Comme si les stars du journalisme français avaient désormais droit eux aussi à leur «mercato», comme on appelle le marché annuel des transferts des vedettes du foot ou des star(lette)s de la télé.

Tentons de résumer cela en vitesse. Il y a d'abord eu Denis Olivennes qui a quitté «L'Obs» pour Europe 1, en remplacement d'Alexandre Bompard, parti à la FNAC à défaut d'avoir succédé à Patrick de Carolis à la tête de France Télévisions. On a ensuite eu l'annonce du remplacement probable d'Olivennes, à la tête de ce newsmagazine, par Laurent Joffrin, qui était le patron de «Libération» après avoir été celui de «L'Obs». Joffrin auquel succédera, a-t-il été confirmé cette semaine, Nicolas Demorand, ex-Europe1, ex-France Inter, ex-France Culture: il a décidément la bougeotte. Demorand qui, à la tranche d'info vespérale d'Europe, sera remplacé par Nicolas Poincaré, qui venait d'arriver à la tranche matinale de France Info. On a encore eu, cette semaine, la confirmation du remplacement d'Eric Fottorino, remercié de la direction du «Monde», par Erick Izraelewicz. Moins médiatisée mais spectaculaire: la semaine précédente, l'avionneur milliardaire Serge Dassault, grand ami de Nicolas Sarkozy, a viré comme un malpropre le directeur général du groupe «Le Figaro», Francis Morel. D'après les échos, cette éviction inopinée aurait moins des raisons économiques (ce groupe ne se porte pas trop mal) que politiques: un problème, semble-t-il, de ligne éditoriale, qui déplairait au très droitier Serge Dassault. Curieux: on n'avait pas remarqué, ces derniers mois, que «Le Figaro» (*) n'était plus ultra-sarkozyste.

Loin de l'effervescence entourant ce grand jeu de chaises musicales, deux petites nouvelles du monde de la presse ont, ces derniers jours, attiré notre attention.

Les nouveux propriétaires du «Monde», visiblement obsédés par le «cost cutting», ont décidé de réduire drastiquement le nombre d'exemplaires du journal gratuitement mis à la disposition de son personnel. Cocasse. C'est un peu comme si le petit apprenti qui bosse dans une boulangerie n'y avait plus droit à son croissant quotidien gratuit. Ou comme si, toutes proportions gardées, un écrivain qui vient d'être publié ne se voyait plus offrir, par son éditeur, un exemplaire gratuit de son bouquin. Plus sérieusement, «Libération», depuis la révolution tunisienne, offre l'accès gratuit, sur son site web, à tous les articles qu'il consacre à ce pays: accès gratuit au bénéfice notamment des lecteurs du Maghreb. Bien.

 

logo_figaro.jpg(*) «Le Figaro» qui, cela dit, nous fait souvent bien rire. Deux exemples récents. Un: l'autre jour, on y a lu une chronique culinaire délicieusement décalée avec les priorités d'un pays de plus en plus paupérisé. Son titre? «Quel vin rouge boire avec la truffe noire?» Question effectivement essentielle, que doivent se poser des millions de Français en ce moment. Deux: ce portrait, évidemment très élogieux, de la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Grand titre sur 5 colonnes: «Le style de MAM s'impose au quai d'Orsay». Problème? L'article est paru... le 14 janvier. Jour où le Tunisien Ben Ali fuyait son pays et où commençait la tempête qui allait déstabiliser la même ministre, à propos de sa gestion de la crise tunisienne. Encore merci au «Figaro» pour ces moments de joie matinale.

26.01.2011

Un métier

On a croisé au moins un Parisien qui avait le sourire, ce matin: notre kiosquier du boulevard Voltaire. Qui, comme sans doute ses 340 collègues kiosquiers parisiens, était déjà au courant du coup de pouce financier que vient de promettre le gouvernement à ce secteur en difficulté. «Une aide exceptionnelle» d’au moins 10 millions d’euros va être octroyée aux kiosquiers et diffuseurs de presse. Il y a peu, la mairie de Paris, invoquant l'état proche de «la faillite» dans lequel se trouvent nombre de kiosquiers de la capitale, avait débloqué une aide d'urgence de 200.000 euros à leur attention.

Si les kiosquiers de Paris vont si mal en ce moment, c'est notamment parce que, à l'automne, un mouvement social interminable a paralysé la société de distribution de presse qui, chaque matin, livre les diffuseurs. La non-livraison des journaux, mais aussi de magazines, a fait s'écrouler le chiffre d'affaires des kiosquiers: travailleurs indépendants rémunérés à la commission (22%) sur le produit de leurs ventes. Ils ont d'autant plus mal vécu de faire les frais de ce conflit social qu'ils ne roulent déjà pas sur l'or. Selon le syndicat des diffuseurs de presse, le revenu mensuel moyen des kiosquiers parisiens est de 1000€ par mois.

1000€ par mois. Pour se lever chaque matin aux aurores et terminer sa journée de travail généralement assez tard le soir. Pour être confiné, pendant toutes ces heures de boulot, dans un espace vital de quelques mètres carrés à peine, le plus souvent debout. Pour, l'hiver – et cet hiver particulièrement –, devoir s'y geler à en tomber malade, ces kiosques n'étant généralement pas chauffés. Pour, l'été, devoir y transpirer à grosses gouttes: pas de ventilation ni de climatisation. Pour, chaque fois qu'on doit aller aux toilettes, n'avoir d'autre choix que le bistrot du coin ou la bouteille en plastique. Pour, chaque jour, devoir transporter des kilos et des kilos de piles de journaux et de revues, et tenir la si fastidieuse comptabilité des invendus. Pour devoir, à longueur de journées, se taper les touristes vous demandant des renseignements sur un quartier dans lequel vous travaillez mais n'habitez pas, et que vous connaissez donc peu. Kiosquier: quel métier...

«Vivement la retraite!», nous lance invariablement le kiosquier de notre onzième arrondissement, quand le thermomètre de la météo parisienne dégringole sous zéro. En tout cas, s'il y a bien une profession qui devrait bénéficier du régime de retraite (un peu) avantageux dû à la pénibilité du métier, c'est bien celle de kiosquier.

25.01.2011

Une faille

roissy2.jpgL'attentat meurtrier perpétré hier à l'aéroport de Moscou est-il possible à Roissy, à Orly ou, au-delà, dans n'importe quel aéroport de l'Hexagone? Après les images terribles aux JT d'hier soir, des Français, ce mardi, s'interrogent peut-être sur la sécurité aéroportuaire dans leur propre pays. Il faut dire que début janvier, la télé a jeté un fameux pavé dans la mare.

Vous avez peut-être vu cela: c'était dans le numéro du magazine «Envoyé spécial» intitulé «Police privée: sécurité au rabais». Dans plusieurs aéroports du pays dont Roissy, deux journalistes parvenaient à embarquer dans des avions avec, glissé dans leur bagage, un pistolet 9 mm démonté en sept pièces. Leurs sacs passaient aux rayons X, voire étaient inspectés, mais jamais leur arme n'était découverte. Ils avaient même pu la remonter sans le moindre problème dans un des avions utilisés pour ce test, filmé en caméra cachée.

Le syndicat des entreprises de sûreté aéroportuaire avait dénoncé la «recherche du sensationnel» à tout prix, par les médias obsédés par l'audimat. Mais des commentaires pas trop rassurants avaient-été entendus lors de la (mini-)polémique ayant suivi la diffusion de l'émission. Ainsi, cette déléguée syndicale de la société qui assure la sécurité de l'aéroport de Marignane – à Marseille donc et pas à Paris, mais pas sûr que la situation diffère à Roissy ou Orly.

Interrogée, sur une radio, à propos de cette faille retentissante de sécurité, elle avait eu ces mots. «Les agents de sécurité travaillant dans les aéroports ne cessent de demander davantage de moyens et d'effectifs. Davantage de formation, aussi. Pour apprendre à détecter une arme, les agents ne reçoivent qu'une formation de 14 heures. C'est court mais c'est une bonne base, car c'est surtout l'expérience de terrain qui compte. Le problème, c'est que, dans toutes ces sociétés de sécurité privées opérant dans les aéroports, il y a beaucoup de turn over. Les agents les plus expérimentés, sous contrat de travail à durée indéterminée, sont souvent remplacés par des nouveaux: engagés eux à durée déterminée, moins chers donc pour leur entreprise, mais n'ayant aucune expérience». A l'entendre, cette grande rotation du personnel dans le secteur de la sécurité privée – où les emplois sont souvent mal payés et pénibles (horaires de travail, etc.) – peut avoir un impact sur la sécurité.

roissy.jpgD'ailleurs, faites l'expérience la prochaine fois que, à Roissy ou à Orly, pour accéder à la zone de départ des avions et des achats détaxés, vous passez les portiques de sécurité. Observez l'âge moyen des vigiles qui vous contrôlent. Vous pourrez constater, ainsi qu'on l'a déjà fait tant de fois, que, dans la majorité des cas, ces agents sont très jeunes.

Alors, il va de soi que cela ne doit pas amener à mettre d'office en doute leur compétence – la valeur n'attendant pas le nombre d'années, etc, etc. Il n'empêche, en termes de sécurité, sans doute cela ne ferait-il pas de mal si davantage de personnel plus âgé et donc expérimenté encadrait ces jeunes qui apprennent leur métier.

24.01.2011

Une cible

L'autre jour dans ce blog, avant la séquence tunisienne de la semaine dernière, on s'irritait de la lâcheté des détrousseurs de smartphones dans le métro parisien, qui, avait-on l'impression, s'en prennent plus facilement, bien sûr, à des femmes qu'à des colosses. Ce n'est pas qu'une impression, et cela ne vaut pas que pour Paris.

Viennent encore de le confirmer les derniers chiffres annuels de l'Observatoire français de la délinquance. Selon lesquels près de la moitié des quelque 120.000 vols avec violence commis sur la voie publique en France en 2010 (chiffre en hausse de 7%) ont ciblé et atteint des femmes (vols à l'arraché de sacs à main, de portables, etc.) «Les voleurs s'attaquent en priorité aux victimes les plus vulnérables, les personnes âgées, les jeunes filles, etc.», commentait hier encore un responsable de cet Observatoire – qui, soit dit en passant, s'il connaissait comme nous des jeunes Parisiennes ceintures noires de karaté, nuancerait un peu cette catégorisation sociale si sexiste, mais, bon, passons.... L'on peut noter aussi que l'augmentation du nombre de ces vols à l'arraché, qui est de 13% au niveau national, est plus importante en région parisienne et à Paris: 25%.

Dans la presse hier, le préfet de police de Paris tentait de minimiser, triplement mais laborieusement, ce mauvais bilan. Un: «Heureusement, ces vols avec violence ne représentent qu'une part limitée de la délinquance». Voilà qui fera une belle jambe à ceux et celles qui en ont été victimes. Deux: dans la capitale, les vols les plus violents (vols à main armée), eux, ont reculé de 11,6% l'an dernier et de 60% en dix ans. Ce constat ravira les bijoutiers de la place Vendôme. Mais laissera sans doute un peu sceptiques les victimes de ce qui, depuis quelques mois, paraît constituer la dernière mode délinquante dans la Ville lumière: le braquage (pour trois fois rien, en plus) de commerces de proximité (épiceries de nuit, petites stations service de quartier, etc.). Trois: «La délinquance parisienne reste globalement inférieure, de 23,6%, à celle constatée en 2001». Là encore, pas sûr que l'argument convaincra les cibles des 3.825 vols violents supplémentaires qui, par rapport à l'année précédente, ont été déplorés à Paris en 2010.

21.01.2011

Une aphasie

silence.jpgCela faisait bien longtemps qu’on n’avait plus vu le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères aussi laconique. Cela se passait mardi, au quai d’Orsay. Si on n’en parle qu'aujourd'hui, c'est parce qu'on trouve que c’est une belle cerise sur le gâteau d’une semaine pendant laquelle la diplomatie française a été tant et tant critiquée, à propos de sa gestion des événements en Tunisie.

 

C'était mardi, et c’était une déclaration en forme de réponse à une question qui, pourtant, n’était pas idiote. Posée par un confrère journaliste, elle disait ceci, comme en atteste le verbatim du point de presse: «Il y avait une partie de la famille du Président Ben Ali qui est arrivée en France vendredi dernier au Bourget et qui est allée tout de suite à Disneyland. A votre connaissance, sont-ils toujours en France ou l’ont-ils quittée?»

 

Si vous aviez raté cela, rappelons qu'à la fin de la semaine dernière, ont débarqué au pays parisien de Mickey Mouse successivement Nesrine Ben Ali (24 ans, fille du tyran déchu), sa jeune soeur Cyrine, Sakher el-Materi (gendre de Ben Ali et époux de Nesrine) ainsi qu'un petit-fils de l’ex-chef d’Etat. Ces gens n'ont «pas vocation à rester en France; ils partiront», avait prévenu le porte-parole du gouvernement. Et, de fait, le week-end dernier, toutes les télés de France avaient diffusé les images d'une grosse agitation policière autour de Disneyland puis aux environs du Bourget. Aéroport parisien d'où, ensuite, s'était envolé un jet privé vers une destination inconnue. Les médias, du coup, avaient déduit qu'à bord de cet appareil, se trouvaient les fameux proches de Ben Ali. Mais, officiellement, leur départ de l'Hexagone n'a jamais été confirmé. D'où la question du confrère: «Sont-ils toujours en France ou l’ont-ils quittée?»

 

Réponse du porte parole du quai d'Orsay: «Je n’en ai aucune idée». Point final.

 

Donc, trois jours après le départ présumé de France des Ben Ali, les Affaires d'étrangères de ce pays n'étaient toujours pas capables, ou pas disposées, à officiellement confirmer ou infirmer la chose. Et, que l'on sache, depuis, aucune autorité n'est revenue sur le sujet.

 

Sans doute cette merveilleuse discrétion, ce silence si respectueux, sont-ils à l'image de l'aphasie – de l'atonie, au minimum – qui, depuis dix jours, a été si souvent reprochée à la diplomatie française, à propos de la Tunisie.

20.01.2011

Une opacité

Vingt-quatre heures plus tard, elle n'est toujours pas claire cette histoire, décidément. Hier matin, était révélé le fait que les Douanes de Roissy avaient, la semaine dernière, stoppé in extremis une livraison de matériel de maintien de l'ordre au régime Ben Ali. La cargaison (grenades lacrymogènes, gilets pare-balles, etc), au lieu d'être à Tunis, se trouve toujours dans un hangar de l'aéroport parisien. Mais sur injonction de qui cette livraison a-t-elle été stoppée? Mystère.

Deux versions circulent. La première fait état d'un coup de fil de l'Elysée. La seconde parle d'une simple opération de routine des Douanes, «pas du tout» liée aux événements. Hier, nul ne s'est étendu sur le sujet. Ni au gouvernement – «Peu importent les modalités», a éludé son porte-parole –, ni à l'Elysée, ni au quai d'Orsay, ni aux Finances, ni aux Douanes.

Pas clair, donc. Mais les raisons de cette obscurité, elles, sont lumineuses. Car, de deux choses l'une.

Soit c'est bel et bien sur ordre de l'Elysée que les Douanes sont intervenues. Pourquoi pas. Mais cela indiquerait que, la semaine dernière, en fait, l'entourage de Nicolas Sarkozy suivait de très près, heure par heure presque, le moindre fait relatif à la Tunisie. Problème? Cela mettrait en relief, par contraste, son mutisme assourdissant et son inaction apparente à propos de la répression dans ce pays. Gênant. Hier, l'Elysée n'avait donc pas trop intérêt à insister outre mesure sur son rôle éventuel dans cette saisie douanière.

Soit c'est bel et bien une pure procédure routinière des Douanes, qui n'a rien de politique. Pourquoi pas. Mais, dans ce cas, pourquoi et comment le journaliste ayant sorti l'affaire, qui n'est pas réputé pour être un guignol, a-t-il donc évoqué une intervention de l'Elysée? Cela ne lui est pas venu comme cela. Quelqu'un, en haut lieu, a bien dû lui souffler l'info. Gênant. Les Douanes auraient-elles confirmé hier avoir été à l'initiative de la saisie, les mauvaises langues auraient crié illico au coup de com' d'un goût douteux. Auraient accusé les grands communicants de l'Elysée d'avoir tenté de redorer le blason tunisien de Nicolas Sarkozy en lui attribuant faussement, auprès d'un journaliste, la paternité de cette décision. Hier donc, discrétion des Douanes sur le sujet.

Du coup, personne n'ayant vraiment intérêt à s'étendre sur cette ténébreuse affaire, celle-ci pourrait bien rester mystérieuse jusqu'au bout. Mais sans doute cette opacité est-elle accessoire, l'essentiel (la non-livraison de ce matériel français à Tunis, au moment où l'on tirait sur les foules) ayant été assuré.

19.01.2011

Un confrère

lukas.jpg32 ans. Il avait 32 ans: Lucas Mebrouk Dolega, le photographe franco-allemand qui vient de mourir alors qu'il était en mission en Tunisie, y couvrant les événements pour l'agence photo EPA . 32 ans. On ne connaissait nullement l'intéressé, mais cela fait quatre jours qu'on pense à lui.

Parce que, les médias ne l'ont pas dit mais c'est clair, il a dû souffrir atrocement avant de mourir. Selon les témoignages, il a pris en plein visage une grenade lacrymogène tirée à bout portant par un policier. Quiconque s'est déjà trouvé au coeur d'une manifestation dans une atmosphère saturée de lacrymos sait combien ces gaz peuvent être pénibles. Mais là, en plus, se prendre une grenade en plein visage... Le policier qui, l'autre jour à Tunis, a visé puis tiré sur Lucas devait savoir que non seulement le jeune homme n'y survivrait probablement pas mais qu'en plus, avant de mourir de ses blessures, il subirait un véritable calvaire. Comme le disait le patron de l'agence EPA hier, «cela ne peut pas être un accident. Il faut vraiment avoir une prédisposition à la barbarie pour tirer comme ça, à 5 ou 10 mètres de distance, au lacrymogène sur des gens».

On pense aussi à ce jeune confrère, parce qu'on avait à peu près son âge pendant toutes ces années où, avant d'être basé à Paris, on a fait du grand reportage. Un peu partout dans le monde, mais le plus souvent, évidemment, dans des contextes difficiles, violents et donc en permanence possiblement dangereux: guerres civiles, révolutions, coups d'Etat, crises sociales majeures, catastrophes humanitaires, etc. On y pense, parce que, à l'époque, parmi les envoyés spéciaux d'autres médias d'autres pays aux côtés desquels on bossait, c'était surtout des gens de la trentaine, comme lui, comme nous, qu'on croisait. Des jeunes journalistes qui venaient des quatre coins du monde mais qui tous partageaient la même chose. Partageaient, comme résumait le patron de Lucas hier, cet «enthousiasme» pour le métier d'informer, de témoigner, de raconter, de faire comprendre qu'est le journalisme. De tous ces pays, on est chaque fois revenu indemne: exténué, secoué, mais indemne. Lucas, lui, y a trouvé la mort. A 32 ans.

Selon l'ONG Reporters sans frontières, en 2010 dans le monde, 57 journalistes ont été tués dans l'exercice de leur profession.

18.01.2011

Un refuge

Paris plus que jamais refuge mondial des sommes colossales détournées par des despotes étrangers ayant du sang sur les mains. L'affaire Ben Ali vient encore de le montrer. Le Président tunisien déchu est soupçonné de posséder en France, outre deux villas sur la Côte d'Azur et un appartement à Courchevel, deux somptueux appartements situés dans les plus chics quartiers de la capitale française: le seixième arrondissement et le huitième. Selon une ONG hier, la valeur d'une de ces deux résidences est «évaluée à elle seule à 37 millions d'euros». 37 millions d'euros. Plus que ce que pourrait gagner un travailleur français moyen – sans parler du travailleur tunisien – pendant toute une vie d'honnête labeur. Mais rien qu'une goutte d'eau dans la mer des sommes faramineuses que le clan Ben Ali-Trabelsi est accusé d'avoir dérobé au peuple tunisien.

L'immobilier parisien, si coté, devenu une valeur refuge pour les autocrates étrangers: on en a déjà beaucoup parlé dans la Ville lumière ces dernières années, avant même le cas Ben Ali. En effet, les deux juges parisiens instruisant en ce moment l'affaire dite des «biens mal acquis» ont trois chefs d'Etat africains dans leur collimateur, dont deux sont soupçonnés d'avoir fait des placements immobiliers faramineux à Paris.

Ainsi, la famille Bongo, au pouvoir au Gabon, détiendrait rien moins que 39 propriétés dans les beaux quartiers de Paris et de la Côte d'Azur, dont une dizaine d'appartements rien que dans le seizième arrondissement, trois étant situés dans la seule avenue Foch. Le Président congolais Sassou Nguesso ferait à peine moins bien: 24 propriétés immobilières dans la capitale et une villa au Vésinet, une des communes les plus côtées de la banlieue verte de Paris. Lui minimise: il reconnaît tout au plus, du bout des lèves, posséder «un petit appartement, avec un salon et deux chambres, avenue Rapp, dans le septième, et une maison qui jouxte la voie ferrée au Vésinet, acquise en 1983 pour abriter mes enfants qui faisaient leurs études en France». Et de dénoncer un «vacarme» injustifié autour d'un patrimoine parisien selon lui fantasmé. C'est sans doute ce que dira(it) aussi la défense du Tunisien Ben Ali. La justice parisienne tranchera. Ou pas.

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