15.07.2009
Un monstre?
Vingt ans, déjà! Vingt ans qu’il est là et qu’il domine, de sa silhouette si imposante, notre bonne vieille place de la Bastille. Cette semaine, l’Opéra du même nom fête son vingtième anniversaire, lui qui a été inauguré par François Mitterrand le 14 juillet 1989 précisément. Aucune festivité particulière n’est prévue à Paris pour commémorer cet événement architectural et urbanistique. Et pour cause. Plus que jamais, en ce moment, il est de bon ton de dénigrer ce monument. «Vingt ans après, Bastille n’a pas trouvé sa place», sermonnait l’autre jour le journal «Le Parisien»: «Ce devait être le symbole du rayonnement culturel français… Vingt ans après son inauguration, l’Opéra Bastille continue de susciter agacement et répulsion». Il n’y a pas si longtemps, «Le Figaro», sur base des résultats d’un sondage (de quelle valeur?) réalisé auprès de ses lecteurs, avait rangé l’Opéra Bastille parmi les édifices les plus détestés des habitants de la capitale, à l’égal de la si affreuse Tour Montparnasse. «Pour être honnête, ce n’est pas le projet que j’aurais choisi», a cru bon d’ajouter hier le Belge Gérard Mortier, le directeur (en partance) de l’institution. Même dans les salons dorés du ministère de la Culture, paraît-il, on juge que cet opéra «ne s’est jamais intégré au quartier. Au départ, ce devait être un lieu de vie. Vingt ans plus tard, ce n’est qu’un lieu de passage».
Exagérément massif. C’est le reproche principalement formulé à l’encontre du paquebot construit par Carlo Ott, l’architecte canadien originaire d’Uruguay qui, à l’époque, remporta le concours international d’architecture. Il en impose cet édifice, c’est vrai. En même temps, cette critique nous a toujours fait doucement rigoler. Car, bon, vu les dimensions immenses de cette place de la Bastille, imagine-t-on combien aurait été déplacé, voire ridicule, un bâtiment à taille humaine construit sur un de ses flancs? Il a mal vieilli, cet immeuble: autre reproche habituel. De fait. La saga si coûteuse de ses gigantesques plaques de pierre branlantes (relire ici) l’a abondamment illustré. Et on ne peut nier que les recoins de l’Opéra sentent en permanence les pissotières. Mais si la propreté autour de Notre-Dame était aussi lacunaire, l’imputerait-on à la cathédrale? Du reste, l’Opéra Bastille est loin d’être le seul grand chantier de cette époque à avoir mal résisté au temps. Beaubourg aussi a dû être restauré. Et, quand on prend le temps de les regarder de près, l’Institut du Monde arabe ou la Cité de la Musique montrent un état de délabrement qui n’a rien à envier à celui du monstre de Bastille - puisque tout le monde a l’air de convenir que ce bâtiment est monstrueux.
Il est mal fréquenté: c’est le troisième grief souvent fait à cet édifice. Est principalement visée, la faune qui, à longueur de journées et de soirées depuis 20 ans, a pris l’habitude de squatter ses grandes marches et son parvis. Hier encore, en passant devant l’édifice, on s’est dit, une fois de plus, que cet attroupement permanent, décidément, ne nous gênait pas. Il y avait là des jeunes torses nus qui faisaient du skate, des touristes qui se prenaient en photo, des clochards qui faisaient la manche, des étudiants en goguette qui picolaient, des militaires revenus du défilé du 14 juillet qui se détendaient en prenant le soleil, deux jongleurs qui répétaient, un groupe de punkettes affalées qui bâillaient et fumaient. Comme à chaque fois, il y avait là un monde fou et une réelle ambiance. C’était varié, mélangé, détendu, bruyant. Il y avait là un peu de tout, et c’était un peu n’importe quoi. Bref, c’était bien à l’image de Paris, s’est-on redit.
Nous, en tout cas, on l’a toujours plutôt bien aimé, notre Opéra Bastille. On le considère un peu comme un vieil habitant du quartier qu’on a toujours côtoyé et qu’à force, on finit par apprécier. On le voit comme un repaire où il se passe toujours quelque chose d’inattendu. Comme un repère aussi, à la silhouette si familière, indiquant qu’après tant de pérégrinations dans la capitale, on est enfin arrivé dans notre quartier.
Et puis, les soirs où il y a spectacle, quand on le regarde depuis la place de la Bastille, ce monstre si massif devient touchant, car grâce à ses immenses baies vitrées si bien éclairées, il ose subitement prendre des airs de coquetterie et de légereté. En outre, de l’intérieur, lorsque, à l’entracte, on sort de la salle de spectacle pour déambuler dans les allées du bâtiment, grâce au panorama qu’il offre depuis ses sommets, on embrasse subitement toute la place, le quartier, la ville entière presque. Une vue imprenable sur la cité, d’une beauté telle que cela ne rate jamais: à chaque fois, on est subjugué.
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30.04.2009
Une bonne idée
Puisqu’on parlait de culture hier, un peu d’art urbain aujourd’hui. En rue dans notre onzième arrondissement, fleurit en ce moment un pochoir étrange. Quand on est tombé dessus, l’autre soir, on y a vu un visage un peu menaçant: un guerrier teuton, un vicking, un Highlander ou quelque chose du genre. On avait tout faux. Renseignement pris, il s’agit du visage de l’artiste allemande Konny Steding, décrite par ses amateurs comme «une sorte de rebelle oubliée, enfermée dans une guérilla romantique lointaine, passionaria de causes perdues, radicalité nostalgique de BD sur le retour». Depuis des années, cette artiste multiplie les interventions et installations dans les rues de Paris. Elle s’y livre même à des performances passablement déjantées: ainsi, lorsque, sur fond de musique électro migraineuse à souhait, elle se fait filmer en train de... grimper dans une poubelle.
Les gens rétifs à l’art contemporain vont sans doute lever les yeux au ciel. Ces jours-ci à Paris, cela dit, l'art contemporain fait de gros efforts pour se rendre plus accessible. Témoin, la bonne idée qu’ont eue les organisateurs de la grande rétrospective «La force de l’art», qui a lieu en ce moment au Grand Palais.
Les visiteurs de cette expo peuvent y bénéficier des services de «médiateurs». Ces spécialistes de l’art contemporain sont mis à la disposition du public «pour lui donner des clés de compréhension, l’aider à appréhender les œuvres, leur mode de présentation ainsi que le travail des différents artistes associés à la manifestation». Ces guides spécialisés, historiens de l’art ou artistes eux-mêmes, répondent aux interrogations des visiteurs, dialoguent avec eux, contextualisent les œuvres présentées, les expliquent, attirent l’attention sur tel ou tel aspect intéressant ou novateur, etc. Bref, fournissent des clés de lecture au public pour que ces créations puissent être appréciées (ou pas) à leur juste valeur.
Cet effort de pédagogie, c’est vraiment une bonne idée. Autre bonne idée, le prix d’entrée modique de cette rétrospective: 6 euros, alors que le moindre ticket de cinéma à Paris dépasse largement les 9 euros. Et alors que le prix d’entrée des foires d’art contemporain est généralement prohibitif – 25 euros, se souvient-on d’avoir un jour payé.
Jamais deux sans trois, «La Force de l’art» a aussi eu l’excellente idée de ne pas se cantonner à la seule nef du Grand Palais, aussi beau soit cet endroit, mais d'investir également toute la ville. Ainsi, à l’occasion de cette rétrospective, plusieurs interventions ont lieu dans Paris même. Ces interventions urbaines «parfois surprenantes, toujours inattendues, réinventent le spectacle vivant de l'art et invitent badauds et amateurs à quitter les territoires communs des pratiques artistiques pour pénétrer en des contrées inexplorées».
Des exemples? Le plasticien Bertrand Lavier, ces jours-ci, «dérègle» le scintillement de la tour Eiffel. Et Pierre et Gilles ont carrément investi, avec l’accord des autorités religieuses bien sûr, l’église Saint-Eustache, près du Forum des Halles. Dans une des chapelles de cet édifice, le duo kitschissime, qui a toujours été inspiré par l’iconographie religieuse, a créé une installation de la Vierge à l’enfant.
Décoder les créations. Rendre leur découverte financièrement accessible. Les sortir des galeries et des musées. C’est la triple bonne nouvelle artistique de cette semaine, à Paris. Si l’art contemporain y avait songé auparavant, sans doute serait-il moins boudé par le grand public qu’à présent.
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24.04.2009
Une bénédiction
Un peu de culture, et en l’occurrence un peu de patrimoine, pour bien terminer la semaine. Et deux bonnes nouvelles même, tombées récemment et concernant deux des plus gros chantiers de restauration architecturale menés depuis tant et tant d’années à Paris. Des chantiers si vieux d’ailleurs qu’on a beau fouiller dans notre mémoire de Parisien, on ne se souvient pas d’avoir vu un jour ces deux fleurons du patrimoine autrement que dans leurs habits de fantôme: hideusement recouverts d’échaufaudages et de bâches de protection, tels de sinistres revenants traînant leurs draps blancs.
La tour Saint-Jacques d’abord: un joyau de style gothique flamboyant qui, sur 62 mètres, s’élève au cœur de Paris, rue de Rivoli. Et, pour l'anecdote, un des points de départ du célèbre pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Depuis 2001, ce monument était dissimulé sous les échafaudages et son square attenant était envahi par les baraquements de chantier. Désormais, l’un et l’autre ont retrouvé leurs atours. L’édifice et ses 925 éléments sculptés ont été entièrement nettoyés et restaurés. Et le square a été revu et replanté selon ses plans d’origine.
Ensuite, rive gauche cette fois, sur la si belle place du même nom, l’église Saint-Sulpice: la plus vaste église de Paris après Notre-Dame. Ici, la défiguration par les échaufaudages remonte carrément à… 1999: dix longues années donc. Mais, depuis quelques jours, on compte un peu moins de bâches sur les hauteurs de Saint-Sulpice. En effet, plus de 70 mètres au-dessus du sol, une de ses deux tours est désormais décorée des répliques exactes de deux énormes statues d’évangélistes d’origine, pesant chacune 60 tonnes et représentatives de la statuaire de la fin du dix-septième siècle. Du coup, niveau après niveau, la restauration de cette église, qui depuis tant d’années avait l’air de tant traîner, donne dorénavant l’impression d’avancer.
L’avancement de ces deux chantiers de restauration colossaux n’est pas seulement une excellente nouvelle pour le patrimoine de la capitale. C’est aussi une bénédiction – c’est le cas de le dire, s’agissant d’édifices religieux – pour le promeneur parisien moyen.
Faites l’expérience à votre prochain passage dans les environs de la place du Châtelet, lorsque l’apoplexie vous menace à cause des gaz d’échappement: une pause sur un banc à l’ombre du magniolia du square Saint-Jacques est un ravissement. Puis, traversez la Seine et poussez la porte de Saint-Sulpice. Dans la première chapelle de droite après l’entrée, vous attendent deux grandes fresques peintes par Delacroix en personne. Héliodore chassé du temple et Jacob luttant avec l’ange. Elles sont si belles, si puissantes, si fougueusement romantiques que, dès que l’on pose les yeux sur elles, on oublie tout le reste.
PS : Tiens, un tuyau, parce que les touristes de passage ici ne le savent pas toujours: pour sortir ces peintures murales de la pénombre et donc mieux pouvoir les admirer, il suffit d’allumer la lumière de la chapelle, à l’aide de l’interrupteur situé sur le mur de droite en entrant.
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10.04.2009
Un préféré
A la veille de ce week-end de Pâques, c’est le moment où jamais d’évoquer le sujet: le chocolat. Et le chocolat belge, en prime! Ces derniers temps, en effet, les chroniqueurs gastronomico-mondains français en ont beaucoup parlé: l’ouverture d’une nouvelle boutique de Pierre Marcolini à Paris.
Depuis plusieurs années déjà, ce chocolatier belge est présent rive gauche, à Saint-Germain des Prés: rue de Seine plus précisément. Cette fois, il vient de franchir le fleuve et d’ouvrir un magasin rive droite: rue Scribe (facile à trouver: c’est celle qui jouxte l’Opéra Garnier). D’après les échos qu’on en a eus, ce nouvel endroit est «superbe». Dans son «design minimaliste, les chocolats sont mis en scène comme des bijoux». Particulièrement remarquée en ce moment est la création de Marcolini intitulée «L’Oeuf et les Oreilles». Il s’agit d’œufs de Pâques assez rigolos car surmontés de grandes oreilles également en chocolat, conçues pour pointer dans l’herbe de manière à ce que ces œufs soient plus aisément trouvables par les enfants qui, à cette époque, partent à la chasse au chocolat dans les jardins.
On doit bien l’avouer, au risque de consterner les lecteurs belges: on n’a jamais, au grand jamais, mangé de chocolats Marcolini. Quand on vivait à Bruxelles (cela commence à faire un certain nombre d’années), on n’a pas le souvenir que ce chocolatier y avait déjà percé. Et depuis qu’on habite Paris, on ne cesse d’entendre parler de ce créateur belge paraît-il si doué, mais on n’a jamais eu l’occasion d’y goûter.
Peut-être profitera-t-on de ce long week-end pour faire un saut rue Scribe. Ne serait-ce que pour vérifier si notre préféré de toujours, parmi les chocolats belges dispos à Paris, demeure indétrôné: le ‘Dolfin’ noir aux baies roses.
Ce chocolat-là, à notre humble avis, est une merveille. Mais il n’est pas si facile que cela à trouver à Paris. Un des rares endroits de la capitale où on est toujours sûr de pouvoir l’acheter, c’est la légendaire «Grande épicerie» du «Bon Marché», rue de Sèvres: dans le septième arrondissement, entre le jardin du Luxembourg et les Invalides. Un quartier très snob et un grand magasin affreusement cher, mais aussi et surtout, et depuis des décennies, un temple parisien de l’épicerie fine et du bon goût. Chaque fois qu’on y va, malgré toutes nos bonnes résolutions, on ne résiste pas et on en revient les bras chargés de paquets remplis de tas de choses merveilleusement appétissantes.
Beaucoup plus modestement, et pour conclure sur le chocolat belge, un ‘Côte d’or’ labellisé ‘NOUVEAU’ en grandes lettres capitales sur son emballage a fait son apparition, ces derniers temps, dans les supermarchés de quartier à Paris. Il existe peut-être depuis des lustres à Bruxelles, mais, ici en tout cas, il vient de débarquer dans les rayons. Noir, citron & gingembre. Cela ne vaut pas notre préféré noir et rose, mais ce n’est pas mal du tout.
PS: A l’attention des mauvaises langues toujours promptes à casser du journaliste: cette note n’est pas du publireportage mais du rédactionnel 100% informatif et désintéressé. Elle a été rédigée par pur souci de coller à l’actualité pascale et parisienne, et non parce que son auteur aurait préalablement été gavé à l’œil de kilos de chocolats offerts par les services de com’ des marques citées dans cet articulet ;-)
11:01 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : paris, gastronomie, art de vivre, belgique
24.03.2009
Un label
Aujourd’hui, faisons dans le local. Dans le micro-local, même. Au risque – on prévient tout de suite – de faire bâiller d’ennui tous les lecteurs de ce blog qui n’habitent pas dans le Marais. Mais nous, en tout cas, très égoïstement, on a été ravi en apprenant cela: une raison de plus nous est donnée, depuis quelques jours, de fréquenter un de nos espaces verts favoris à Paris.
Posons le décor, d’abord. Nous sommes dans le troisième arrondissement. Au square du Temple. Un endroit que, depuis qu’on habite Paris, on adore. C’est bien simple : dès qu’il fait beau, il fait partie des endroits où on se précipite. Pour bouquiner, converser, rêvasser, flâner, mater, s’affaler sur les pelouses, s’amuser des facéties des canards qui barbotent dans la mare, etc. Bref, pour profiter de la vie.
C’est pourtant un espace vert qui, a priori, ne paie pas de mine. On est loin des beaux et grands jardins de l’ouest parisien: c’est même un tout petit square, enserré dans un tissu urbain très dense. Mais on l’a toujours trouvé ravissant. Et extrêmement varié et vivant: on y croise des tas de gens différents, qui habitent le quartier. Des ribambelles d’enfants asiatiques venues du Marais chinois, des familles du Marais juif, des jeunes gens du Marais gay, des bobos branchouilles du Haut Marais, ou des petits vieux du Marais populaire avant que ce quartier devienne si friqué. C’est en plus, un haut lieu de l’Histoire de France. A cet endroit, au douzième siècle, régnait le fameux Ordre des Templiers. Et, à la Révolution de 1789, dans l’enclos du Temple que ce square a remplacé, ont été emprisonnés Louis XVI, Marie-Antoinette et le dauphin Louis XVII. Enfin, dans le quartier environnant ce square, on trouve des tas de choses formidables: le Marché des Enfants rouges, où il est si agréable de bruncher le dimanche, des magasins d’alimentation fabuleux, des fleuristes magnifiques (même un magasin de cactus unique), une librairie vraiment bien, des bistrots sympas, des placettes adorables, etc. Bref, chaque fois qu’on va au square du Temple, on se dit que, pour rien au monde décidément, on habiterait dans un autre quartier de Paris.
Voilà pour le décor. La nouvelle, c’est que ce square vient de recevoir le «label espace vert écologique». Les jardiniers y travaillent sans pesticide. Ils ne pratiquent pas le désherbage chimique, ce qui permet au trèfle ou aux pâquerettes d’envahir bucoliquement les pelouses. Grâce à une attention constante portée à la diversité, des oiseaux comme les roitelets, les martin-pécheurs ou les bergeronnettes y ont élu domicile. Parmi les plantations, la priorité a été donnée à des espèces végétales prisées des oiseaux: aubépines, pruneliers, noisetiers, ronces, etc. Des enclos avec des friches naturelles ont été aménagés pour permettre aux animaux de s'y installer. Les déchets verts (résidus des tontes d’herbe, etc.) sont broyés et répandus dans les massifs. Les jardiniers apprennent à recycler l'eau de la mare pour limiter la consommation lors des arrosages. Ceux-ci se font de nuit pour limiter l'évaporation. Etc, etc.
Ouh… alors, on entend d’ici là les récriminations. C’est bien gentil tout cela, mais, écologiquement, c’est peanuts dans une ville où, par ailleurs, s’accumulent les alertes aux pollutions de l’air. Et c’est limite tartouille en ces temps où des milliers de Français, et donc sans doute aussi d’innombrables Parisiens, sont plongés dans une galère pas possible par la crise. D’accord. Cela ne règle rien du tout, globalement. Mais cela ne peut pas non plus faire de mal, fondamentalement, se disait-on ce matin encore en passant devant le suare du Temple.
PS: On parlait l’autre jour, dans ce blog, de l’anniversaire de la démolition des Halles de Paris. Le quartier du Temple a lui aussi sa petite Halle: le Carreau du Temple. Là, on a décidé de préserver le patrimoine. Et une réflexion est en cours pour sa réhabilitation au bénéfice de la population locale (espaces de réunion, salles de sport, lieux de convivialité, etc…). Ce quartier du Marais est décidément bien. Et vivre dans cette ville est définitivement formidable.
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12.03.2009
Une déclaration
Les transports en commun parisiens ont beau être, pour beaucoup de gens, une horreur quotidienne, ils peuvent aussi être le théâtre de moments merveilleux. C’est ce qu’on s’est dit ce matin en se promenant sur une rubrique d’un des innombrables weblogs ou forums (ici, là ou là) dans lesquels les usagers des transports à Paris racontent leur galère.
Ainsi, cette délicieuse déclaration d’amour: «Recherche charmant conducteur. Cela fait plus d’un an que je te vois occasionnellement au volant de la ligne 206-207. Je n’ai pas souvent la possibilité de te croiser ou de monter dans ton bus mais lorsque j’ai enfin cette chance, je ne te quitte pas des yeux». Ou celle-ci: «Gare Montparnasse vendredi 27 au soir. Il était 23h30 environ quand nous nous sommes croisés. Tu téléphonais en marchant en sens inverse. Tu m’as alors lancé un regard avec des yeux d’émeraude dont je me souviendrai». Ou encore: «Il était 20h45 dimanche 1 mars, nous étions sur la ligne 4, direction porte de Clignancourt. J’avais un blouson noir de moto, je suis brun, yeux marron, mal rasé …Tu étais châtain claire et ravissante!!» Sans oublier «Moi, écouteurs sur les oreilles, la tête dans la lune. Toi devant. Je t’ai marché dessus. Tu en as perdu ton talon aiguille. Oups!»
Tiens, à propos de déclarations d’amour: la RATP récompense ce soir, dans le cadre du Salon du Livre qui se tient en ce moment à Paris, les lauréats de son grand concours « Un regard – Un sms». Il s’agissait, pour les voyageurs, de décrire par texto (en 160 signes maximum) «les regards amusés, amicaux, séducteurs, échangés lors de leurs trajets dans le métro». 9.000 personnes ont participé à ce concours.
La déclaration d’amour lauréate est écrite dans un style on ne peut plus «d’jeuns». Cela donne «Acte 1: Matuvu? Tépavu...Tumavu ? Panonplu Acte 2: Jetévu ! Tumaplu, Tulasu, Jetéplu, Oncévu, Oncérevu, çataplu? Acte 3 : Cétouvu, Onskitplu... ». Le deuxième prix est plus classique, limite poncife romantique: «Et si s'aimer ce n'était pas regarder dans la même direction, mais fermer les yeux et voir la même chose... ?» Le troisième prix, on l’adore: «Deux vitres nous séparaient lorsque nos yeux se sont croisés. Dans le métro, comme foudroyées, nous nous sommes regardées, choquées...Nous avions la même robe!» Si typiquement futile, si délicieusement parisien.
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04.03.2009
Une expo
Ambiance modeuse – modasse, diront ceux qui trouvent cela insupportablement futile, a fortiori vu la crise actuelle et tout cela – ce mercredi à Paris. Aujourd'hui, en effet, est donné le coup d'envoi de la semaine des défilés parisiens des collections automne-hiver pour le prêt-à-porter. C’est donc le moment ou jamais de faire un saut à une expo sympa qui a été inaugurée récemment au palais de Chaillot, au Musée national de la marine précisément. Assez glamoureusement sous-titrée «Sailor chic in Paris», en français «Les marins font la mode», cette rétrospective revisite très agréablement un grand classique de la mode française et internationale: le style marin.
Dès la fin du dix-neuvième siècle, en effet, les uniformes de la Marine essaimèrent dans la garde-robe de la société civile parisienne d’abord, hexagonale dans son ensemble ensuite. Ce furent les canotiers des bords de Seine et de Marne, immortalisés par tant de peintres impressionnistes dans des tableaux mémorables. Les pantalons larges et les chapeaux à rubans flottants qui, à la belle époque, firent fureur dans les bals travestis et masqués sur les Grands boulevards. Les cols marins et les bérets qui déferlèrent en bord de mer, à Deauville et Trouville. Les marinières portées sur les plages de la Côte d’azur par les élégantes des années 30. Gabrielle Chanel qui, en recourant au style marin notamment, bouleversa la mode en ouvrant aux femmes les tenues androgynes très déroutantes pour la bonne société de l’époque. La mode marine était lancée, et n’allait plus s’arrêter. Aujourd’hui encore, elle est une référence récurrente dans nombre de disciplines artistiques.
C’est ce que, de tous côtés, l’on peut constater au Musée de la marine. Tendez l’oreille, et vous réaliserez que la thématique marine est un incontournable de la chanson – mention spéciale pour, dans le fond sonore de l’expo, cette sublime reprise du «Port d’Amsterdam» par Bowie. Ouvrez les yeux, et sur les écrans géants, se succéderont des scènes mythiques du septième art se déroulant dans l’univers marin. L’inoubliable «Dédée d’Anvers» d’Allégret, la divine Anouk Aimée-«Lola» de Jacques Demy, le fascinant Brad Davis-«Querelle de Brest» de Fassbinder, le Frank Sinatra jeune matelot virevoltant dans les vieilles comédies musicales hollywoodiennes.
Plus loin, sur papier glacé, en couverture des magazines «Vogue» ou «Elle», des mannequins et des stars rendent elles aussi hommage au style marin. Sans oublier le plus célèbre gars de la marine dans le neuvième art: Corto Maltese évidemment. Et des marins encore, toujours et partout. Dans le look d’Etienne Daho jeune, époque «Week-end à Rome» et «La notte, la notte». Dans les clips de Duran Duran, tellement années 80. Dans les tableaux kitschissimes de Pierre & Gilles. Dans la vogue actuelle pour les tatouages. Ou dans les pubs sexys pour les parfums de Jean Paul Gaultier. Décidément, la mer n’a pas fini d’inspirer et de faire fantasmer.
Le clou de l’expo est l’immense podium sur lequel sont alignées les créations de grands couturiers rendant hommage au monde de la marine. Robes de cocktail de Thierry Mugler, créations éblouissantes de Yohji Yamamoto, cabans de Martin Margiela ou d’Yves Saint Laurent, cirés jaunes de Castelbajac, tricots rayés d’Agnès b., délires de John Galiano. Attention les yeux: ici, il n’y a rien que du beau.
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03.03.2009
Un joyau
«Il restait là quelques minutes, aspirant fortement l’air frais qui lui venait de la Seine, par-dessus les maisons de la rue de Rivoli. En bas, confusément, les toitures des Halles étalaient leurs nappes grises. C’était comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet furtif de quelque vitre allumait la lueur argentée d’un flot. Au loin, les toits des pavillons de la boucherie et de la Vallée s’assombrissaient encore, n’étaient plus que des entassements de ténèbres reculant l’horizon. Il jouissait du grand morceau de ciel qu’il avait en face de lui, de cet immense développement des Halles, qui lui donnait, au milieu des rues étranglées de Paris, la vision vague d’un bord de mer, avec les eaux mortes et ardoisées d’une baie, à peine frissonnantes du roulement lointain de la houle. Il s’oubliait, il rêvait chaque soir d’une côte nouvelle».
Paris célèbre ces jours-ci le quarantième anniversaire du «déménagement du siècle»: le transfert des Halles vers le marché de Rungis, dans la banlieue sud de Paris, dans la nuit du 2 au 3 mars 1969. Ces quelques lignes sont extraites du «Ventre de Paris» d’Emile Zola, un des plus éblouissants romans consacrés à la capitale française. Ce matin, on n’a pas pu résister au plaisir d’en donner des extraits. En souvenir de ce qui reste dans la mémoire comme le plus grand massacre architectural du vingtième siècle à Paris: la démolition, à partir de 1971, des splendides pavillons de verre et de fer construits par Victor Baltard dans les années 1850 – une des opérations urbanistiques les plus spectaculaires du Second Empire, finalement impitoyablement rasée par l’urbanisme pompidolien.
A l’époque, la démolition des Halles – aujourd’hui remplacées par l’ignoble centre commercial du Forum – plongea le quartier Châtelet dans un chaos inimaginable. Pendant des années, Paris fut affublé du «trou des Halles», du nom donné par la population à l’immense cratère laissé devant l'église Saint-Eustache par le chantier. Trente cinq années après leur destruction, subsiste aujourd’hui un seul des nombreux pavillons de Baltard. Reconstruit en banlieue parisienne, à Nogent sur Marne, cet ex-joyau du patrimoine architectural mondial sert aujourd’hui notamment… de plateau au télé-crochet «A la recherche de la nouvelle star» de la chaîne de télé M6…
Si le patrimoine souvent s’écroule sous le poids de la bêtise humaine, les mots, eux, ne meurent heureusement jamais. Et quand ils sont de Zola, ils pansent merveilleusement les plaies de l’Histoire. Encore quelques lignes du «Ventre» donc, pour la beauté de ce lever de soleil sur Paris.
«Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d’un portique de lumière; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait. L’énorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n’était plus qu’un profil sombre sur les flammes d’incendie du levant. En haut, une vitre s’allumait, une goutte de clarté roulait jusqu’aux gouttières, le long de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cité tumultueuse dans une poussière d’or volante».
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27.02.2009
Une multitude
Un peu de culture, et en l’occurrence d’art urbain, pour bien terminer la semaine. Ce qui rend la promenade dans Paris toujours plaisante, c’est que cette ville, visiblement, héberge une multitude de jeunes artistes. Et ceux-ci sont tellement inventifs qu’ils découvrent une multitude de modes d’intervention pour s’exprimer. Ce qui donne au décor urbain des couleurs sans cesse changeantes et ménage des apparitions souvent étonnantes – jusque dans les espaces les plus inattendus. C’est ce qu’on se disait l’autre jour encore, en déambulant sur notre bon vieux boulevard Beaumarchais. Arrivé à un très anodin passage pour piétons, on avisait distraitement le brave feu rouge de service avant de traverser. Et là, sur le petit bonhomme vert lumineux, on découvrait soudain qu’une petite créature exotique et désuète, arborant pantalon bouffant et catogan, avait surgi avec espièglerie. Jamais auparavant on n’avait vu un feu rouge servir ainsi de support à un collage.
Renseignement pris, il s’agit d’un petit «projet décoratif» des dénommés Leo et Pipo, deux jeunes neo-Parisiens. Ils se plaisent à coller dans Paris «des figures d’anonymes d’un autre temps, qui ne racontent rien, n’imposent rien, regardent simplement les gens en espérant que ces mêmes gens les regardent en retour». Il s’agit donc de disséminer dans la ville des petits personnages susceptibles de devenir «des acteurs potentiels de la vie de quartier». Façon pour ces jeunes gens venus de banlieue et «frappés par le profond ennui et par l’absence de chaleur humaine qui règnent dans les rues de la mégapole» de «tenter de s’approprier cette ville».
On avait à peine eu le temps de marcher quelques dizaines de mètres que, dans notre cher quartier Saint-Sébastien cette fois, l’on tombait nez à nez sur des affiches intrigantes. «J’aurais préféré un mur blanc plutôt que cette affiche de merde», s’énervait la première. «I don’t really like people who stick bills on walls», insistait la deuxième. «This wall is my property, please do not stick black & white bills on it», concluait une troisième. En découvrant cela, on s’interrogeait: qui était donc ce «client suivant» signataire de ces affiches et que voulait-il? Dénoncer les colleurs er artistes de tout poil qui décorent les murs de Paris? Ou était-ce plus subtil?
Il s’appelle Rero, en fait. Il vient de Bourgogne et a déjà fait pas mal de choses dans Paris. Ce projet-ci questionne le passant sur le thème de l’appropriation de l’espace public et de la cohabitation entre ses usagers. Ce «client suivant» qui porte le nom du projet, vous l’avez sans doute déjà rencontré dans votre vie quotidienne, en vous rendant au supermarché. Nous en tout cas, à Paris, on le croise immanquablement chaque fois qu’on va au Monop’, au Shopi ou chez Franprix.
Cet individu, c’est «celui, qui avant même d'avoir payé ses courses, est fier de marquer les limites de sa propriété à la caisse des supermarchés, et ce, avant même que les produits ne lui appartiennent». C’est ce client qui, ajouterait-on, s’empresse de regrouper fiévreusement ses chères victuailles dès après leur passage en caisse, lorsqu’elles commencent à dangereusement se bousculer avec les vôtres que vous n’avez pas encore fini d’emballer. C’est cet individu qui, à ce moment, vous darde immanquablement d’un regard soupçonneux. Comme si vous étiez à ce point malheureux et/ou désargenté pour profiter de cette cohabitation fortuite entre produits de consommation, si attentatoire au principe de la propriété privée, pour vous approprier en douce l’un ou l’autre de ses achats. La réglette de métal que l’on pose fièrement sur le tapis coulissant, c’est le symbole par excellence du chacun pour soi, même et y compris en ces temps de galère et de dégringolade communes du pouvoir d’achat. Comme dit Rero, c’est une «petite barrière psychologique qui peut paraître anodine mais qui est aussi un très bon révélateur de notre époque».
Tiens, au passage, à propos de courses, on déteste décidément cette habitude qu’ont prise les supermarchés à Paris de donner à leurs clients des sacs en plastique complètement transparents. On n’a jamais été pudibond, mais là vraiment, on n’aime pas du tout cela. Qu’à cause de ces sacs, tout le monde en rue, du coup, puisse voir tout ce que vous avez acheté. Déduire si vous préférez les pommes ou les bananes. Si vous vous apprêtez à manger des conserves ou des plats préparés surgelés. Si vous vous brossez les dents avec des poils durs ou souples. Si vous mettez tel ou tel déo, achetez des préservatifs ou non, vous colorez les cheveux ou pas. Si vous êtes lasagne, pizza ou cassoulet. Si vous buvez de l’alcool ou de l’eau. Si vous êtes chocolat au lait ou plutôt 90% cacao. Accro à la viande rouge ou aux légumes bio.
On a toujours trouvé ces sacs transparents terriblement intrusifs. Vous sortez du supermarché et, hop, vous voilà sur le trottoir en train d’étaler carrément à la multitude toute votre intimité. Et les Parisiens regardent, en plus! Testez cela en allant faire vos courses au supermarché puis en rentrant chez vous en métro, vous le constaterez. Les gens n’ont d’yeux que pour ce que vous transportez dans vos misérables sacs en plastique transparents. Ils scrutent avec avidité leur contenu, puis immanquablement remontent lentement leur regard pour vous dévisager, comme pour bien vérifier si vos habitudes de consommation correspondent à votre look. C’est chaque fois une expérience assez gênante.
11:32 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : paris, arts
02.02.2009
Un attrait
L’attrait majeur de vivre dans une grande ville, c’est qu’on peut y faire à peu près tout ce que l’on veut à n’importe quelle heure. Paris, à cet égard, fait un peu moins bien que Londres, New York ou Tokyo. Notamment à cause de cette curieuse habitude qu’a toujours eue la capitale française de fermer la plupart de ses bars à 2 heures du matin – a fortiori depuis que, ces derniers temps, les autorités tendent à coiffer la ville d’un bonnet de nuit (ici). Mais il n’empêche, sur ce terrain, la capitale s’est améliorée, ces dernières années. Désormais, en cherchant un peu, on peut trouver une aministration encore ouverte à 19 heures, enchaîner les longueurs de crawl dans une piscine municipale à 21 heures, se défouler en allant courir sur un stade d’athlé à 22 heures, et faire ses courses dans un supermarché à 23 heures. Ce week-end, d’ailleurs, un pas de plus, spectaculaire, a été franchi dans cette voie – dans ce qui a constitué semble-t-il une grande première française, voire une première mondiale.
On parle évidemment de l’ouverture 24 heures sur 24, jour et nuit donc, du Grand Palais depuis vendredi soir et jusqu’à ce lundi 20 heures, pour le bouquet final de la grande expo «Picasso et les maîtres». Samedi soir donc, par exemple, des Parisiens ont pu enchaîner en une seule soirée l’apéro au bistrot, le dîner au resto, la nuit en boîte puis l’«after» à l’aube au musée à contempler les toiles de maître!
Visiblement, ils ont adoré l’expérience. Ce week-end, quelque 60.000 visiteurs de plus ont, à toute heure du jour et de la nuit, vu l’expo Picasso. Des noctambules y sont allés terminer leur nuit. Des lycéens, ce matin, y faisaient la queue avant d’aller en cours. Ces 72 dernières heures, des litres et des litres de café ont été servis aux amateurs d’art patientant dehors, pour les réchauffer un peu. Une grande radio, partenaire de l’expo, y a même passé toute une nuit en direct. Depuis vendredi soir, 20.000 entrées supplémentaires ont été quotidiennement enregistrées. Au pic de fréquentation, la file d’attente s’est étirée sur plusieurs dizaines de mètres et il fallait patienter pendant près de 5 heures pour parvenir aux guichets.
Au total, 770.000 visiteurs ont vu l’expo Picasso. L’attrait rencontré par l’innovation de son ouverture 24 heures sur 24 va inciter les organisateurs, ils l’ont dit ce week-end, à «sans doute renouveler l’expérience, ou du moins à ouvrir de nouveaux créneaux horaires». Bien.
10:53 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arts, expositions, musées, culture, paris
10.12.2008
Un patrimoine
Ils sont une institution de Paris. Ce sont les descendants des colporteurs et des petits marchands d’almanachs du seizième siècle. Aujourd’hui, ils sont certainement les commerçants parisiens qui, à longueur d’années, sont les plus photographiés par les touristes venus du monde entier. Ils sont même répertoriés au patrimoine mondial de l’Unesco. Et ils seraient menacés. Qui? Les bouquinistes de Paris. Ces quelque 200 marchands de livres anciens dont les 900 fameuses boîtes vertes sont accrochées sur les parapets de dix quais de la Seine. Sur une longueur totale de trois kilomètres: du Pont Marie au quai du Louvre et du quai de la Tournelle au quai Voltaire.
L’autre jour, les représentants de cette corporation ont été reçus à et par la mairie. Motif de l’inquiétude: une étude menée pendant plusieurs mois cette année sur leur profession, confirmant une tendance qui n’a pu que sauter aux yeux du promeneur parisien un minimum attentif. Cette étude confirme que, sur les quais, la vente de bibelots et de souvenirs pour touristes est en train de prendre le pas sur celle des livres. Au point que certaines boîtes de bouquinistes hier regorgeant d'ouvrages anciens sont devenues de vulgaires stands à tours Eiffel miniatures, à souvenirs hideux et à croûtes d’aquarellistes du dimanche.
Pour éviter que ces marchands d’esprit ne se transforment en marchands de souvenirs, un comité ad hoc a été mis sur pied à la mairie, qui est spécialement chargé de réfléchir à l’évolution de cette profession. Plusieurs idées très concrètes sont déjà dans les cartons: une meilleure représentation des bouquinistes sur internet, la publication d’un guide entièrement consacré à ces libraires si particuliers, l’organisation d’événements littéraires (lectures publiques, etc.) sur les quais, la création d’un prix littéraire des bouquinistes, etc.
Il serait plus que légitime, en tout cas, que soit conservée et revitalisée cette profession. En effet, avec, dans leurs célèbres boîtes vertes, pas moins de 300.000 ouvrages (livres, BD, vieux magazines, etc.), les bouquinistes de Paris sont à la tête de «la plus grande librairie à ciel ouvert du monde». Et représentent donc un patrimoine culturel d’une valeur inestimable.
11:07 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : paris, tourisme, littérature, culture, economie
17.10.2008
Un plaisir
Un peu de culture, pour bien terminer la semaine. Vous avez envie de vous faire une expo à Paris ce week-end? Mais, pour autant, vous n’avez vraiment pas envie de faire comme tout le monde? D'être à la mode? Auquel cas, fuyez les foules qui piétinent devant Picasso et allez calmement au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, où débute ce matin une grande rétrospective consacrée à Raoul Dufy (1877-1953).
Alors, on entend déjà d’ici les hauts cris. «Comment?! Dufy plutôt que Picasso?!» «Ouh!», «Ah!», «Oh!» ... Dans les milieux de l’art, en effet – enfin, dans certains milieux artistiques parisiens, volontiers prescripteurs de fatwas – il a toujours été de bon ton de rabaisser Dufy. De ne le considérer que comme un aimable coloriste. Un peintre si immédiatement «décoratif», si léger, si prolifique et si accessible qu’il ne peut forcément qu’être mineur. Hier midi, pourtant, au vernissage de cette rétrospective, l’inanité de ce jugement méprisant sautait aux yeux.
En effet, à notre humble avis, on trouve des tas de bonnes choses (ce qui n’exclut évidemment pas quelques croûtes) parmi les 120 peintures, 90 œuvres graphiques et autres objets exposés – dans ce qui constitue la plus vaste exposition jamais consacrée à Dufy dans la capitale française. Ainsi, dès la première salle, consacrée à la période de Martigues et Marseille, on tombe sur des ocres et des verts splendides. Puis sur des paysages de pins et de palmiers qui font penser à Gauguin. Viennent ensuite d’admirables petites gouaches sur tissu. Des pièces de céramique qu’auparavant, on n’avait jamais vues. Puis évidemment les célèbres huiles et aquarelles géantes des années 30 et les séries qui ont fait le succès de l’artiste.
Tout cela est coloré, enlevé, ciselé. D’une infinie légèreté, grâce au fameux coup de pinceau de Dufy. A peine une petite touche, comme une esquisse et pourtant déjà si fine et précise. Un trait si fugace, aérien comme «un vol de papillons» – disait assez joliment hier le commissaire de l’exposition. Dans les tableaux de Dufy, on voit des tas de choses plaisantes, toutes si joliment croquées. Des réceptions mondaines, de grandes bourgeoises aux courses, des nuées de pigeons place Saint-Marc, des champs de blé qui se dorent au soleil, des papillons qui virevoltent, des bouquets de fleurs multicolores, des perroquets qui s’envolent, des terrasses de plage qui paressent, des placettes provinciales qui ronronnent.
En parcourant l’expo, on comprend bien pourquoi les grands penseurs de l’art lèvent les yeux au ciel au nom de Dufy. Le plus souvent, son oeuvre respire une telle frivolité que, non, décidément, elle ne peut pas être prise au sérieux. C’est David Hockney qui disait cela – tiens, David Hockney que, comme Dufy, on aime plutôt bien, et pourtant Dieu sait si on n’est pas très figuratif – : «Les tableaux de Dufy en appellent au principe du plaisir», là où, dans l’art, le plaisir est souvent «proscrit car jugé futile». Le plaisir. C’est exactement cela. Et c’est le titre si judicieusement trouvé de cette exposition. Dufy, ce n’est pas Picasso. C’est seulement du plaisir. Mais, par moments, cela n’a pas de prix.
PS : Juste une petite réserve, concernant l’illustration sonore de cette exposition. Au lieu du Stravinski qui passe en boucle, morceau certes écrit en hommage à Dufy mais qu’on a tout de même trouvé un brin trop pesant, on aurait plutôt mis du Satie. Ou, évidemment, du Debussy.
11:21 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : expositions, arts, culture, paris
16.09.2008
Un événement (encore)
D’abord, pour signaler qu’elle est en train de remporter un succès de foule assez historique. Selon les premiers chiffres de fréquentation, pas encore officiels, Versailles, depuis l’inauguration de cet événement, tourne au rythme de… 10.000 visiteurs par jour! C’est deux fois plus que la moyenne du nombre de visiteurs quotidiens reçus habituellement au château (*). «Les gens oscillent entre excitation et étonnement», nous confiait hier un des organisateurs. «Excitation avant l’expo, dans les files d’attente: ils ont l’air de sentir qu’ils vont vivre un grand moment. Etonnement au moment de découvrir l’expo: les gens sont stupéfaits, amusés, séduits. Et les choses se passent très bien. Aucun incident n’a été déploré: ni esclandre, ni coup de marteau dans les sculptures, ni crachat sur les oeuvres, etc».
Ensuite, pour nuancer un certain jugement selon lequel seule «l’intelligentsia de gauche bobo parisienne» applaudirait à cet événement culturel et, plus globalement, à l’art contemporain. On en a encore eu l’illustration pas plus tard qu'hier, en feuilletant … «Le Figaro» – un quotidien tout sauf bobo et de gauche mais qui, au contraire, incarne à merveille la bien-pensance. Le chroniqueur culturel de service (l’écrivain et historien de l’art Adrien Goetz) s’y enthousiasmait pour l’expo Koons, dans la mesure où «l’art d’aujourd’hui vient revivifier les décors anciens, il leur rend leur force».
Surtout, il rappelait très utilement que «l’art contemporain vraiment scandaleux à Versailles, c’est celui qui n’ose pas dire son nom». C’est un affreux escalier bâti en 1985 pour canaliser le flot de visiteurs. C’est, dans les années 2000, la restauration, très controversée dans les milieux des historiens de l’art, du Bosquet des Trois Fontaines, «là où il n’y avait qu’un champ de ronces». C’est «la nouvelle grille dorée comme in rocher Suchard» qui orne désormais le château : «grille dix fois plus agressive que tous les Jeff Koons de la terre», «hénaurme objet clinquant» qui transforme l’entrée de Versailles en «petit théâtre néo-bling bling pour une société de cour fantasmée».
Au demeurant, à notre humble d’avis, on trouve un peu partout dans Paris des manifestations de contemporanéité qui, bien plus que les sculptures de Koons à Versailles, outragent des chefs-d’œuvre de culture et de patrimoine. Prenez le Louvre, la Sainte-Chapelle, le Panthéon ou l’Ecole nationale des Beaux-Arts. Ils sont flanqués de très hideux préfabriqués: cabanes de chantier ou autres locaux supposés provisoires qui, parfois depuis d’innombrables années, les défigurent dans une indifférence assez générale.
(*) Du reste, si ce succès de foule se confirme, cela risque de devenir rapidement assez invivable pour le public. Déjà, en temps normal, visiter Versailles est assez pénible, vu la cohue permanente – c’est évidemment dans ce genre de circonstances qu’on regrette de ne pas être seul au monde. Mais avec un nombre de visiteurs désormais doublé, l’affluence risque d’être tout bonnement insupportable et le plaisir de la découverte artistique assez réduit.
10:35 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Art, Expositions, Culture, Patrimoine
11.09.2008
Un événement
C’est incontestablement l’événement de la rentrée culturelle parisienne, l’exposition qui défraie la chronique, qui déchaîne les passions et dont tout le monde va parler ces prochains mois: Jeff Koons, la star américaine de l’art contemporain, au château de Versailles. Le vernissage avait lieu hier. On y était. Et c’était vraiment un très bon moment.
En effet, il y avait beaucoup d’ambiance. Il s’agissait sans doute du vernissage le plus fliqué de France, avec des attachées de presse rigides, énervantes et stressées à souhait et des vigiles musclés un peu partout. La valeur des œuvres exposées, il est vrai, atteint des sommets jamais égalés pour l’art contemporain, Jeff Koons étant l’artiste le mieux coté sur le marché en ce moment. En plus, vu la contestation régnant autour de cette exposition, on pouvait craindre des déprédations. Finalement, seules quelques dizaines de protestataires, pour l’essentiel très âgés, manifestèrent contre la présence de l’icône du kitsch en des lieux aussi nobles que le château royal, qualifiée de «provocation» et de «scandale».
On n’est absolument pas d’accord avec ce genre d’anathèmes. Au contraire, on a trouvé cette expo aussi passionnante que réjouissante.
Car la confrontation des styles versaillais et koonsien crée évidemment des contrastes fascinants. Comme le Louvre il y a quelques mois avec l’expo Jan Fabre, comme en ce moment le château de Fontainebleau grâce à sa collaboration avec le palais de Tokyo, le patrimoine historique n’est jamais aussi beau que lorsqu’on le sort de son formol, lorsqu’on le bouscule et on le réveille en lui faisant côtoyer d’autres formes d’expression artistique. Cela crée des tensions, ou au contraire des rapprochements, qui sont souvent très éclairants. Cela découvre aussi de nouveaux points de vue sur ce patrimoine, et donc contribue à sa remise en valeur.
Ainsi, on ne peut que se demander où est le kitsch quand, à côté des œuvres de Koons, on contemple les robes froufrouteuses des tableaux de Fragonard, les dorures des brocarts, la frivolité des soieries, la préciosité des cofffres à bijoux en nacre et en acajou. Ainsi, la grande et somptueuse Galerie des glaces éblouit d’autant plus quand elle se reflète dans le bleu métallique de l’énorme scultpure «Moon ». Cette remise en valeur de Versailles est d’autant plus évidente que le choix de l’emplacement des œuvres de Koons est souvent remarquable. L’énorme «Hanging Heart», si voyant, réveille au regard du visiteur et donc réhabilite l’alcove et l’escalier de la Reine, d’habitude négligés. La structure géométrique du grillage métallique auquel sont accrochées les bouées en forme de tortues souriantes de «Chainlink Fence» renvoie aux losanges de marbre de la décoration murale de la salle des Gardes. L’énorme sculpture en forme de vase de fleurs exposée dans la chambre de la Reine se fond à merveille dans le décor floral des nobles tapisseries.
A cet égard, en contemplant cette structure en bois polychrome, on ne peut qu’être bluffé par la maestria technique de l’artiste. Un «fumiste», Koons? Un «imposteur»? Que ceux qui croient cela observent d’un peu plus près la texture de ses sculptures en acier chromé («Lobster», par exemple): elles sont d’une telle finesse qu’elles ressemblent à s’y méprendre à de fragiles baudruches de plastique gonflable. Ou qu’ils aillent faire quelques pas dans le jardin de l’Orangerie et contemplent la fameuse sculpture végétale «Split Rocker». L’œuvre maîtresse de Koons est aussi une prouesse technique. Haute de plus de dix mètres, elle est plantée de plus de 90.000 fleurs et équipée d’un système d’arrosage automatique constitué de pas moins de 10.700 goutteurs.
Hier, au pied de cette œuvre immense, la star américaine était presque touchante avec son petit costume de premier communiant et son enthousiasme juvénile. Aux anges, il convenait que cette grande rétrospective à Versailles était pour lui «un rêve devenu réalité».
C’est en tout cas une fabuleuse initiative, pleine d’audace et de créativité – loin de la conception d’un patrimoine poussiéreux et fossilisé. Ceux qui protestent aujourd’hui sont sans doute les mêmes qui, dans les années 80, ont tempêté contre la Pyramide du Louvre. Vingt ans plus tard, l’œuvre magistrale de Pei fait l’unanimité. L’Histoire donne toujours tort aux conservatismes.
11:20 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Art, Expositions, Culture
11.07.2008
Une installation
Une dizaine de grands ballons gonflables, sous une magnifique halle. Posés délicatement au sol ou suspendus à de massives poutrelles d’acier. D’énormes ballons tous invariablement roses à pois noirs. Entre eux, Shu Uemura qui distribue son dernier rouge à lèvres, «Rouge Unlimited». Et, coupe de champagne à la main, de ravissantes Asiatiques qui évoluent silencieusement, comme fascinées par ce spectacle tout en carmins. C’était hier, en fin de journée. Cela se passait à la Villette. C’était le vernissage d’une installation monumentale de Yayoi Kusama. Et c’était un joli moment.
Un de ces grands ballons roses était avachi au sol. Il semblait respirer lourdement, comme une bête fatiguée. En son intérieur, on découvrait un igloo douillet, fait de coussins pelucheux et de lumières chaudes. Dans lequel on se serait bien enfermé pendant des heures, à l’abri des agressions du monde extérieur. Plus loin, au cœur d’un autre ballon, un jeu de miroirs multipliait à l’infini les globes de lumière et les pois noirs. L’effet était vraiment saisissant. Dans un troisième ballon, vu par un œilleton, on retrouvait le même jeu de miroirs mais cette fois dans les teintes métalliques et argentées, d’un violet violemment saturé. L’effet était si réussi qu’on en éprouvait presque un vertige.
«Dots Obsession» («L’Obsession du Point»), le nom de cette installation d’art contemporain, est visible en accès libre jusqu’à la mi-août à la Grande halle de La Villette. Son auteur, la japonaise Yayoi Kusama, est une artiste vraiment étonnante. C’est aussi une personnalité, on va dire, singulière: depuis trente ans, elle vit recluse, malade et épuisée, dans un établissement psychiatrique privé connu pour ses thérapies basées sur la pratique artistique.
Aujourd’hui âgée de près de 80 ans, Kusama fut pendant toute sa vie obsédée par la thématique du pois, considérant sa propre existence comme «un pois perdu, parmi des milliers d’autres pois». Tout son travail artistique, depuis 40 ans, se décline sur ce thème du pois. Elle travailla avec des gens aussi intéressants que Ryû Murakami, Peter Gabriel ou Issey Miyake. Elle fut exposée dans des temples de l’art comme le MOMA ou la Biennale de Venise. En tant que figure de l’avant-garde new-yorkaise, elle fit les belles heures du pop art puis de la contestation pacifique et libertaire des années 60.
Et quarante ans plus tard, les sacs à main roses à pois noirs signés Kusama.se vendent toujours comme des petits pains dans des boutiques tel que «Colette», rue Saint-Honoré, depuis plus de dix ans l’antre de la branchitude (d'une certaine branchiture, en tout cas) parisienne.
11:25 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Culture, Arts, Expositions, Art de vivre
27.06.2008
Un tableau
Un peu d’art, pour terminer la semaine en beauté – on n’a jamais assez d’art dans la vie. C'est un tableau. Cela s’appelle «La Grande Vallée IV». C’est le clou (enfin, selon nous) du nouvel accrochage, inauguré mercredi, de la galerie du Musée national d’art moderne (au Centre George Pompidou, place Beaubourg) consacrée aux grands formats de l’abstraction gestuelle.
C’est une œuvre tardive de la peintre américaine Joan Mitchell (1926-1992). Une personnalité fascinante; elle épousa Barney Rosset, l’éditeur du légendaire «Tropique du Cancer» d’Henry Miller, vécut la moitié de sa vie à Paris puis à Vétheuil, le village où peignit Monet, devint une des rares femmes à émerger dans le courant de la peinture abstraite. C’est un tableau immense, magnifiquement expressif, mouvementé et furieux. Avec des bleus et des verts d’une saisissante intensité, des jaunes qui rappellent Van Gogh.
Il est entouré de tas d’autres oeuvres intéressantes – car ce Musée dispose décidément d’une collection sublime. Perché en haut de Beaubourg, il offre évidemment aussi une des plus belles vues qui soient sur Paris: cela fait des années qu’on la connaît et on ne s’en lasse jamais. Allez-y sans trop tarder, admirer Mitchell et tant d’autres peintres. Il y a du monde à Beaubourg en ce moment mais, l’afflux touristique n’étant pas encore maximal à Paris, c’est encore supportable - en août, ce ne le sera plus.
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06.06.2008
Une légende
Une légende de la culture française, qui d’habitude fuit les médias, sort de son silence. Et, malgré ses quelque 85 printemps, se jette avec une énergie juvénile dans la polémique musicale la plus virulente du moment. Et c’est assez réjouissant.
Cette légende, c’est Chris Marker. Le nom de ce cinéaste (mais aussi vidéaste, écrivain, éditeur, photographe, documentariste, grand voyageur, etc.: un talent multiforme donc) ne dit aujourd’hui plus grand-chose à grand monde en France, a fortiori auprès des jeunes générations. A l’étranger, pourtant, son nom est vénéré – on connaît même un bar dans les bas fonds de Tokyo qui a été baptisé “La Jetée”, en hommage au film éponyme et culte réalisé par Chris Marker en 1962. Ce génial artiste sort donc de son silence et vole au secours de “Justice”, le groupe électro-rock français dont le dernier clip musical, “Stress”, alimente une furieuse controverse.
“Stress”, pour ceux qui ne sont pas encore au courant de l’affaire ni n’ont vu ce clip qui a incendié internet (auquel cas, ils pourront le visionner en bas de cette page-ci), c’est 6 minutes 44 secondes de folie furieuse. Un clip haletant sur fond de musique électrisante, qui montre des ados en train de faire le coup de poing et laisse le spectacteur pantois par son extrême violence. Un moment hallucinant de cinéma signé Romain Gavras, le fils du grand réalisateur Costa Gavras.
“Justice” assure avoir fait ce clip non «pas pour choquer gratuitement», mais «pour ouvrir le débat, susciter des questions, comme le font régulièrement le cinéma, la littérature ou l’art contemporain». Ce film, assurent ses auteurs, «n’a jamais été envisagé comme une stigmatisation de la banlieue, comme une incitation à la violence ou, surtout, comme un moyen larvé de véhiculer un message raciste». Il n’empêche, “Justice” a été traîné devant les tribunaux par le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP). L’association reproche au groupe, outre d’avoir des accointances avec le Front national, d’avoir commis un film «porteur de stéréotypes et de clichés racistes». Et considère dès lors que cette «immonde production» propage une «vision caricaturale de la réalité des quartiers populaires et de leurs habitants».
Chris Marker donc, hier, a répliqué. Il voit dans “Stress” «un poème noir, violent, sans concession, sans alibi, magnifiquement écrit (encore faudrait-il qu’on s’intéresse à l’écriture cinématographique, vaste débat) et dans la ligne d’un certain nombre de ces poèmes qui dans toutes les langues, à un moment donné, ont dérangé et troublé, et dont certains en effet ont fini devant les tribunaux». Le film de Romain Gavras lui rappelle même «le parallélépipède que Kubrick dresse, dans “2001”, près d’un troupeau de singes endormis. Incongru, incompréhensible au point que c’est à force de n’y rien comprendre que s’éveillera l’idée qu’il y a quelque chose à comprendre. Les singes ont évolué. Les censeurs, ça reste à voir».
La question implicitement posée est celle-ci. Au moment où tout, et la culture y compris, se règle devant les tribunaux – voir cette semaine encore le rappeur Hamé, de “La Rumeur”, poursuivi pour un pamphlet jugé diffamatoire par la police –, au moment où, dans un pays, les rapports sociaux sont si tendus que la moindre représentation, y compris artistique, d’un groupe donné est connotée comme suspecte et est susceptible de mettre le feu aux poudres, dans ce contexte, un Kubrick époque “Orange Mécanique” pourrait-il encore exister, avoir sa place et créer?
10:30 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Musique, Cinéma, Internet, Banlieues, Racisme
18.04.2008
Un livre
C’est une très courte pièce; elle fait moins de cent pages, à peine un aller-retour sur la ligne 8. Et pourtant, malgré sa brièveté, on a toujours trouvé qu’«Une tempête» était un grand livre. C’est une ode poignante à la liberté et à la fierté, une dénonciation implacable des injustices et de l’asservissement, un plaidoyer vibrant et salutaire en faveur de la lutte sans relâche contre toutes les discriminations, raciales et autres.
C’est aussi le portrait d’une île splendide, la Martinique, une déclaration d’amour au grand large. Car le plus beau, écrit Césaire, «c’est encore le vent et ses musiques, le salace hoquet quand il farfouille les halliers, ou son triomphe, quand il passe, brisant les arbres, avec dans sa barbe, les bribes de leurs gémissements». Souvent, l’écrivain met les beautés naturelles de sa terre natale au service de sa noble cause. Sous la plume du poète, la mer, le vent, les oiseaux, le sable, la forêt partent alors en guerre avec lui contre l’oppression.
Cela donne, dans la bouche de l’esclave noir Caliban, quand il célèbre «le jour conquis et la fin des tyrans»: «L’incisif colibri/au fond d’une corolle s’éjouit/fera-t-il fou, fera-t-il ivre/lyre rameutant nos délires/la Liberté ohé! La Liberté!/ Ramier halte dans ces bois/Errant des îles c’est ici le repos/la miconia est pillage pur/du sang violet de la baie mûre/de sang de sang barbouille ton plumage/ voyageur!/ Dans le dos des jours fourbus/qu’on entende/la Liberté ohé! La liberté!»
Ou ce sublime chant d’Ariel, le serviteur mulâtre: «Alezan des sables/leur morsure/ mouroir des vagues/langueur pure./Où s’épuise la vague./tous ici venez,/par la main vous tenez/et dansez./Blondeur des sables/leur brûlure!/langueur des vagues/ Mouroir pur/ Ici des lèvres lèchent et pourlèchent/nos blessures».
PS: Ségolène Royal nous agace assez souvent mais là, on l’avoue, on est plutôt d’accord avec elle. Aimé Césaire, pour son talent et pour tout ce qu’il représente dans l’Histoire de France, mériterait de faire son entrée au Panthéon. Mais, de son vivant, l'homme a toujours refusé tous les honneurs. Et peut-on l'imaginer reposer ailleurs que sur son île?
00:05 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Langue française, Littérature, Culture, Royal
01.04.2008
Une idée
Les volontaires de «L’Arche de Zoé» sont toujours aussi illuminés et arrogants: même sortis de prison, ils n’admettent pas avoir commis la moindre erreur au Tchad. Ingrid Betancourt serait en grève de la faim et des soins. Le groupe Arcelor-Mittal n’a jamais reçu d’offre permettant d’espérer le sauvetage de l’usine de Gandrange. L'Education confirme que des milliers de suppressions d’emplois auront bien lieu dans les lycées. Une jeune femme de 23 ans est décédée à Rennes d’une méningite à méningocoques. L’opération Sidaction, ce week-end, a encore fait un moins bon résultat que l’an dernier. C’est l’actu entendue, lue et vue en ce premier jour d'avril. Cela aurait pu n'être que de (mauvais) poissons. Hélas, c’était la pure et dure réalité. Les traditions se perdent. Vivement demain.
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28.03.2008
Un printemps
Métro «Saint-Germain des Prés». Comme chaque année, dès les premiers jours du printemps et jusqu’à fin juin, les voûtes de briques émaillées de la station sont utilisées comme écran géant, sur lesquels sont projetés des poèmes. Dans les vitrines qui s’étirent tout au long des quais, plus de cent ouvrages de poésie sont également exposés: recueils, anthologies, albums, livres d’artistes, etc. Il y a tant d’ouvrages que, l’autre soir, en attendant le métro, on n’a pas eu le temps de tout voir. Chaque année, cette station de métro de la ligne 4 s’associe de cette manière à l’opération «Printemps des Poètes». Et chaque printemps, on se dit que cela ne mange pas de pain comme initiative, mais que c’est vraiment bien. Peut-on trouver façon plus créative que de faire patienter les voyageurs avec, sous le nez ou le nez en l’air, de la poésie? Cette année, des poèmes bénéficieront également d’une large diffusion dans des lieux a priori aussi peu poétiques que les abords des grandes gares SNCF et 250 parkings automobiles répartis dans tout le pays.
«Le Printemps des Poètes» a été créé par Jack Lang en 1999. L’objectif est d’«imaginer, susciter, fédérer des actions originales pour que la poésie, sous toutes ses formes, de toutes les époques et dans toutes les langues, soit accessible au plus grand nombre». Cela se fait via une kyrielle d’ateliers d’écriture, de promenades poétiques, de lectures publiques, de rencontres avec des auteurs et des tas d’autres activités épatantes de cet acabit. L’opération a remporté un tel succès qu’elle a essaimé depuis bien longtemps à l’étranger. Point particulièrement positif: cette année, une série de manifestations mêlant poésie et langue des signes ont été spécialement conçues à destination du public malentendant.
Paradoxalement, c’est alors même que se déroule, à la RATP notamment, ce «Printemps» que circule le bruit selon lequel la régie des transports parisiens pourrait bien faire disparaître ce qui constitue à ce jour la plus ancienne campagne de promotion de la poésie dans la capitale: les extraits de poèmes affichés depuis quinze ans dans les rames du métro. La RATP ne confirme ni n’infirme. Mais l’éditeur à l’origine de cette initiative, Francis Combes, est très inquiet. Selon lui, «il y a aujourd’hui une grande incertitude sur l’avenir» de cette opération, «la nouvelle programmation n’est toujours pas établie».
Des études ont montré que ces vers affichés dans le métro, dont la thématique change tous les trois mois, sont lus par près de 80% des usagers. Ces messages poétiques, en tout cas, constituent de reposantes respirations pour l’œil et l’esprit, entourés qu’ils sont d’une myriade de messages publicitaires criards, dans ce métro ultra mercantile qui commercialise désormais la moindre de ses surfaces.
Mais ces derniers jours, dans les rames, on a cherché un peu partout ces fameuses rimes du métro menacées de disparition. En vain. En revanche, à leur place, on a vu sans cesse le même et minable slogan publicitaire en faveur d’un site internet d’achat et de vente pour les particuliers: «Devenez radin». Pour la radinerie culturelle, c'est bien parti.
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