30.05.2011
Un souvenir embarrassant
Terrible, la vacuité informative de tous ces reportages que continuent de réaliser, en boucle, tous ces pauvres confrères qui doivent se coltiner le pied de grue devant la résidence new-yorkaise des Strauss-Kahn. C'est ce qu'on s'est dit tout le week-end, en les voyant et en les écoutant tenter de meubler, vaille que vaille, cette si évidente vacuité. Faute d'infos significatives – ils avaient même si peu d'allées et venues des intéressés à se mettre sous la dent – , et le filon des «micro-trottoirs» (interviews de voisins, etc.) ayant été épuisé depuis bien longtemps, certains en étaient réduits, pour occuper leur temps d'antenne, à relayer les ragots et/ou gros mots de la presse tabloïd new-yorkaise la plus trash.
Pour, tout de même, compenser un peu cette vacuité journalistique, certains médias français ont pris le parti de se replonger dans leurs archives. Dans l'espoir d'y exhumer un élément susceptible d'alimenter un peu le feuilleton, le temps que survienne un rebondissement. C'est ainsi que, les premiers, RTL et le «Le Figaro» (pas vraiment des médias proches du PS, remarquerez-vous...) ont déniché de quoi pimenter un peu la controverse autour du montant du loyer de la fameuse maison de Tribeca occupée par les Strauss-Kahn-Sinclair: loyer évalué à quelque 35.000 € par mois.
L'anecdote remonte à 2005. Alors que le ministre de l'Economie de l'époque, un certain Hervé Gaymard, était empêtré dans une controverse relative au faste de son logement de fonction parisien (600 m2 dans les beaux quartiers, loués 14.000€ par mois), qui allait finir par lui coûter son maroquin. Mais, avant qu'il soit contraint à la démission, il avait eu droit, un soir à la télé, à un fameux sermon. Et c'était... un certain DSK qui s'était permis de lui faire la leçon.
«Comment se fait-il que vous ne vous soyez pas rendu compte que le fait de louer un appartement qui valait dix fois le salaire minimum était quelque chose d'inacceptable?», lui avait lancé DSK. «Je ne comprends pas que vous n'ayez pas été du tout choqué par le fait de payer un loyer de 14.000 € par mois pour un logement de fonction. Il y a un problème d'éthique personnelle!»
Six ans plus tard, même si les choses ne sont bien sûr pas exactement comparables – les 35.000€ de loyer de la prison dorée de DSK ne sont pas payés par le contribuable –, ces propos ont bien sûr quelque chose d'embarrassant, pour le donneur de leçons d'hier.
11:31 Publié dans Dans les coulisses | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : médias, journalisme, personnalités, strauss-kahn, sinclair, luxe
23.05.2011
Une excellente affaire
Les médias français tardent, non pas à tourner la page de l'«affaire DSK » – comment le pourraient-ils? Elle est retentissante et ne fait que commencer – , mais, du moins, à revenir à un traitement rédactionnel quantitativement normal de cette actualité. Dimanche soir, c'était vraiment flagrant.
Ce week-end n'a pas apporté beaucoup d'éléments factuels fondamentalement neufs, dans cette affaire. Hier, néanmoins, les JT de 20 Heures en ont à nouveau fait des tonnes à son propos. La palme est revenue au 20 Heures de TF1. Qui a consacré 4 minutes – soit une éternité, dans la conduite ultra-minutée d'un JT – à un rappel en images de cette affaire. Alors que, si récente, elle est bien sûr toute fraîche encore dans la mémoire du public. La séquence n'apprenait strictement rien de neuf: faite d'images et de commentaires déjà servis tant de fois aux téléspectateurs ces derniers jours. Mais elle a sans doute permis à TF1 de garder pendant quelques précieuses minutes supplémentaires pas mal de téléspectateurs devant le petit écran.
Car, comme on le pressentait dans ce blog dès lundi dernier, le «cas DSK» est évidemment une aubaine pour les médias. Et ils ont bien cela à l'esprit, au moment de déterminer leurs choix rédactionnels.
Dès le lendemain de l'arrestation de l'ex-patron du FMI, les quotidiens français ont vu s'envoler leurs ventes au numéro: +93% pour «Libération», par exemple. Les sites web d'information ont enregistré des records de fréquentation: ainsi, 12 millions de pages vues (deux fois plus que d'habitude) en une seule journée sur lefigaro.fr. Le soir où la chaîne d'info continue BFMTV a retransmis en direct l'audience du tribunal new-yorkais amené à statuer sur la remise en liberté provisoire de l'intéressé, elle a été regardée par plus d'1 million de téléspectateurs: deux fois plus qu'habituellement à cet horaire. Le même engouement a profité aux JT des télés traditionnelles: les premiers jours du scandale, les 20 Heures de TF1 comme ceux de France 2 ont gagné chacun un million de téléspectateurs supplémentaires.
C'est enfoncer des portes ouvertes que de le rappeler, mais sans doute cela ne fait-il jamais de mal non plus: les entreprises du secteur des médias ne sont pas des philanthropes. Comme toutes les autres sociétés, elles veulent et doivent au minimum être rentables, au mieux faire des profits. Dès lors, en période d'actu chaude comme aujourd'hui, l'info, plus que jamais, c'est, aussi, du business.
10:40 Publié dans Dans le vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, journalisme, télévision, economie
19.05.2011
Un flux tendu
Le grand public ne s'en rend peut-être pas toujours compte, mais, en France comme ailleurs, quand l'actualité est vraiment très intense – et l'«l'affaire DSK» en fournit un bon exemple –, les médias travaillent souvent à flux extrêmement tendu. Du coup, parfois, la précipitation leur fait commettre des erreurs de béotien.
On se l'est redit à plusieurs reprises depuis dimanche. En voyant incorrectement orthographié le patronyme de Dominique Strauss-Kahn. Dans des légendes de photo ou sur le banc-titre à la télé par exemple, il devenait subitement Strauss-Khan. On jette d'autant moins la pierre à ces confrères que nous aussi, par le passé, il nous est arrivé une fois d'écrire Strauss-Khan dans un article. Désormais, on essaie de bien retenir: c'est Strauss-Kahn et Gengis Khan, Helmut Kohl et le khol cosmétique. Cela peut paraître complètement tartouille vu de l'extérieur, mais c'est typiquement le genre de piège dans lequel tombent les journalistes quand ils doivent boucler dans l'urgence et/ou quand ils commencent à être vraiment épuisés par l'actualité.
Toujours dans ce registre des erreurs journalistiques dues au rythme de travail à flux tendu dans les rédactions en périodes de crise, on a pu noter d'autres erreurs, ces dernières semaines. Ainsi, dans les médias, on a lu aussi bien Khadafi que Kadhafi. Et Libye était même parfois orthographié Lybie.
Des détails? Ces erreurs d'inattention ne doivent tout de même pas contribuer à la crédibilité du journalisme dans le grand public. Mais elles sont juste, bêtement, très humaines. Les journalistes ne sont pas (pas toujours, pas tout le temps, pas encore) des droïdes.
11:32 Publié dans Dans les coulisses | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, médias, presse, langue française
16.05.2011
Une photo, ou pas
Il n'y avait pas photo ce matin à Paris, dans les kiosques à journaux. DSK était bien sûr en Une de tous côtés. De la politique, du sexe, voire du sang – remarquez comme tous les médias, depuis 24 heures, insistent sur les blessures physiques qu'aurait subies la jeune femme qu'aurait agressée le patron (en sursis) du FMI –: rien de tel pour booster les ventes de la presse quotidienne, qui en a tant besoin. Hier soir, certains journaux ont eu le réflexe d'augmenter leur titrage. D'autres ne l'ont pas fait, et étaient épuisés dès 9 heures dans certains kiosques à Paris.
Il n'y avait pas photo. Et il n'y avait pas non plus, à la Une de ces journaux, LA fameuse photo de l'ex-favori à l'Elysée blafard, mal rasé, sans cravate et menotté, sortant du commissariat de Harlem. Et pour cause, le décalage horaire a empêché les quotidiens français de la publier.
Il sera d'ailleurs intéressant de voir s'ils publieront ce cliché demain. Voire dès cet après-midi: à Paris pour « Le Monde » daté de mardi. En effet, depuis la loi Guigou de mars 2000 sur la présomption d'innocence, il est théoriquement interdit aux médias français, sous peine d'amende, de diffuser des images d'une personne identifiée ou identifiable mise en cause dans une procédure pénale et montrée avec des menottes ou des entraves, alors qu'elle n'a pas fait l'objet d'une condamnation. Pour l'anecdote, la même loi française punit la réalisation de sondages sur la culpabilité d'une personne mise en cause et/ou sur la peine qui est susceptible d'être prononcée à son encontre.
Dans le passé déjà, les médias français ont ouvertement – et impunément – violé cette loi. Ce fut le cas par exemple lors de l'arrestation de Youssouf Fofana, le leader du «Gang des barbares», qui avait enlevé et massacré le jeune Ilan Halimi: tout le monde avait pu voir les images de lui menotté, après son arrestation en Côte d'Ivoire. Dans d'autres affaires, certaines personnalités arrêtées (le syndicaliste paysan José Bové, par exemple) avaient utilisé a contrario, à leur profit politique, ce symbole visuel si lourd des menottes, en brandissant fièrement leurs poignets entravés devant les caméras.
DSK, lui, était menotté dans le dos. Ce qui rend la chose moins photogénique. Pas sûr que, pour autant, sa photo de lui entravé ne s'affichera pas demain à toutes les devantures de tous les kiosques à journaux de France.
10:57 Publié dans Dans la rue | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : médias, journalisme, presse, economie, personnalités, strauss-kahn
16.02.2011
Un agacement (encore)
L'autre jour dans ce blog (ici), on s'énervait (un peu) contre une certaine dérive des médias – en France, mais pas seulement – vers l'anecdotique, vers le petit bout de la lorgnette de l'actu. Cette semaine encore, on frise l'indigestion de ce fast-food de l'info que constitue l'«infontainment». Ou la «suzanboylisation» de l'actu, comme on dit. «Paris Match», en effet, a cru bon de demander à l'opinion, via un sondage, laquelle de ces deux personnalités elle préfère: Carla Bruni-Sarkozy ou Anne Sinclair-Strauss-Kahn.
On n'a pas encore compris l'intérêt de fond d'une telle enquête d'opinion, si ce n'est bien sûr celui de vendre du papier. On voit bien l'esprit dans laquelle elle est faite: tester la popularité de deux potentielles first ladies pour l'élection présidentielle de 2012. Mais trois réserves au moins, trouve-t-on, peuvent être objectées à cette démarche médiatico-sondagière.
D'abord, les premières dames n'ont en France aucune existence constitutionnelle ni aucune légitimité démocratique, puisqu'elle ne sont pas élues. Dès lors, les tester dans les sondages, comme on le fait pour un Président, des ministres ou des parlementaires, c'est accréditer en douce un glissement. C'est officialiser mine de rien un rôle d'influence que, dans les faits, les intéressées ont peut-être, mais qui n'a pas à être ainsi reconnu voire célébré – tant, en tout cas, que la Constitution n'a pas été modifiée. Et c'est remettre une couche dans la «peoplelisation» de la politique. Ensuite, le fait même de procéder à un tel sondage est condescendant envers l'électeur: politiquement, le Français moyen en serait donc au point de choisir son prochain Président en fonction de son épouse? Enfin – surtout –, tout cela ne fait qu'alimenter une vision rétrograde de l'épouse en politique, et de la femme en général. Juste bonne à jouer la pièce rapportée, le faire-valoir, la valeur ajoutée en somme: au service docile et dévoué de Monsieur. Pénible, donc.
Mais ce n'est que notre avis.
12:08 Publié dans Dans le viseur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : médias, journalisme, femmes, bruni, sarkozy, strauss-kahn, sinclai
15.02.2011
Un appel (à résister)
Cela n'a pas tardé. A la fin de la semaine dernière, lors de sa grande émission télé, l'autre soir sur TF1, Nicolas Sarkozy s'était livré à un vibrant plaidoyer en faveur du développement de la vidéosurveillance. Quelques jours plus tard, à peine, les «street activists» opérant dans notre onzième arrondissement parisien ont, un peu partout, maculé les trottoirs et le macadam de la chaussée de pochoirs appelant, à l'inverse, le bon peuple de la capitale à entrer en résistance contre «big brother».
«En Grande-Bretagne, il y a 4 millions de caméras. En France, il n'y en a que 60.000!», s'était énervé l'hôte de l'Elysée, sur le plateau de Jean-Pierre Pernaut. Non content d'avoir déjà triplé la vidéosurveillance de l'espace public – on ne comptait que 20.000 caméras en France en 2007 –, Nicolas Sarkozy veut donc en installer «encore plus» ces prochaines années. Car il considère qu'avec des fichiers de police plus complets, cette vidéosurveillance est l'outil indispensable des forces de l'ordre pour accroître le taux d'élucidation des crimes et délits. Taux qui, même s'il a progressé depuis 2007, n'est tout de même aujourd'hui que de 40% – ce qui veut dire que 6 affaires sur 10 en France ne sont jamais élucidées.
A Paris ces dernières années, la préfecture de police a abondamment relayé ce discours sarkozyste en faveur de la vidéosurveillance. Et est parvenue à convaincre le maire, Bertrand Delanoë, de voter le fameux "Plan 1.000 caméras": 1009 caméras supplémentaires précisément, à implanter sur la voie publique – leur déploiement a débuté à la fin 2010. Cette décision, à l'époque, avait d'ailleurs fait exploser la majorité parisienne. Les alliés de gauche du maire socialiste (Verts, communistes, etc.) avaient voté contre le projet, qui avait été adopté grâce aux voix de la droite.
Pour les opposants (ici, par exemple) à la vidéosurveillance, dont font donc partie nos auteurs de pochoirs, elle ne constitue qu'«un énorme gaspillage d’argent public et une dérive policière dangereuse». Et, en plus, elle ne servirait pas à grand-chose: des études britanniques (de Scotland Yard y compris), l'auraient indiqué: «Les 500.000 caméras londoniennes et les millions de livres qu'elles ont coûtés n'ont permis de résoudre que 3% des actes criminels dans la ville». Alors qu'«une étude, toujours britannique, a conclu que l'argent dépensé en caméras serait bien mieux utilisé en éclairage public, dont il est démontré qu'il diminue (lui) la criminalité de 20%».
L'autre soir à la télé, n'importe quel journaliste normalement constitué aurait probablement demandé à Nicolas Sarkozy ce qu'il avait à rétorquer à ces études. Jean-Pierre Pernaut ne l'a pas fait. Une prochaine fois peut-être, ou pas.
12:11 Publié dans Dans la rue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : sécurité, police, activisme, paris, journalisme
10.02.2011
Une sobriété
Aujourd'hui, parlons un peu des journalistes et de Nicolas Sarkozy. Puisque, ce soir, c'est le grand soir (télévisuel) pour le Président. Qui, sur TF1, passe son «grand oral», comme on dit à Paris. Enfin, si tant est que convienne ce terme «grand oral», généralement associé au stress. Pas sûr que Nicolas Sarkozy aura à stresser ce soir. Puisque, en guise d'interlocuteurs, il n'aura face à lui que des Français probablement tétanisés et Jean-Pierre Pernaut: l'ineffable présentateur du 13 Heures de TF1, qui n'est pas connu pour être un extrême-gauchiste.
Au fond, Jean-Pierre Pernaut est-il de ces confrères qui se lèvent au moment où Nicolas Sarkozy pénètre dans le salon où l'attendent les journalistes qu'il a invités à sa conférence de presse? On pose la question, parce que, à l'Elysée l'autre jour, avec un sourire très très mi-figue, mi-raisin, Nicolas Sarkozy a entamé sa grande conférence de presse en se disant touché par les quelques journalistes qui s'étaient levés à son arrivée. Et en rassurant ceux qui étaient restés assis: la station debout n'est pas (encore?) jugée obligatoire à l'Elysée quand le Président paraît. On n'est pas (encore?) à la Maison Blanche – où la presse se lève à l'arrivée du Président, voire applaudit à la fin de sa prestation.
Et nous? Ce matin-là, si on avait eu le temps d'aller se montrer à ce grand raout médiatico-mondain, se serait-on levé à l'arrivée de Nicolas Sarkozy? Plutôt non, en fait.
Non pas qu'on soit un goujat. Mais une marque de politesse aussi ostensible nous semblerait inhabituelle au point de friser l'obséquiosité.
Tout comme, quand on couvre un meeting politique, on n'applaudit ni on ne hue un orateur. Tout comme on s'est toujours abstenu de militer dans un parti ou de signer une pétition. Tout comme on n'entamerait pas par un garde-à-vous une interview d'un haut gradé, à qui on ne donnerait pas du «Mon colonel», mais du «Monsieur», tout simplement. Tout comme ne nous viendrait jamais à l'idée de faire la bise à un(e) ministre, ou de partir à la plage à bord du jet privé d'un patron du CAC 40 dont on viendrait de publier le portrait.
En la matière, les soupçons de connivence entre la presse et les élites, les élites politiques singulièrement, sont tels – en France comme ailleurs – que la meilleure attitude, de la part des journalistes, nous semble être la plus grande sobriété, la plus parfaite réserve. On est là pour bosser. Pas pour les courbettes, ni pour l'affect.
17:04 Publié dans Dans les coulisses | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : presse, médias, journalisme, télévision, sarkozy
03.02.2011
Une pratique
Cela s'appelle du «name dropping». La pratique qui consiste à lancer des noms dans l'opinion. Sans les accuser précisément, mais en insinuant des choses. Finalement, c'est un peu ce qu'a fait hier «Le Canard enchaîné» – qui, d'habitude, est mieux inspiré, trouve-t-on. Il a lâché quelques noms de grandes figures de la presse parisienne. Qui, disait-il, ont souvent été vues dans la Tunisie de Ben Ali, aux côtés de businessmen proches du tyran. Certains de ces journalistes auraient même, à l'époque, fait des affaires avec ces amis du régime déchu: des investissements dans l'immobilier, par exemple.
Le problème n'est pas tant que des journalistes soient victimes d'un tel «name dropping». Il n'y a, bien sûr, aucune raison que les journalistes soient les seules personnalités à ne pas devoir rendre des comptes s'il apparaissait qu'ils ont bénéficié des faveurs indues d'un autocrate ayant puisé largement dans les caisses de son pays. Le problème, c'est cette pratique même du «name dropping». On ne voudrait pas donner l'impression de donner des leçons – qui serait-on pour en donner? –, mais, quand on est journaliste, nous semble-t-il, tant qu'on n'a pas les preuves de ce que l'on insinue, on ne lance pas des noms comme cela, dans l'opinion. Soit on a des infos compromettant des personnalités, journalistes ou pas, et on les lâche. Soit on n'en a pas, pas encore ou pas assez, et, tant qu'on n'a pas réussi à en obtenir suffisamment, on se tait. Sous peine de risquer non seulement de salir des individus, mais aussi, par ricochet, de semer le doute sur la moralité de leur profession.
Or, il serait injuste que le «name dropping», visant des journalistes, en arrive à dégrader encore un peu plus l'image déjà négative de cette corporation dans l'opinion, en France et ailleurs. Certes, comme dans toutes les professions, il y a des journalistes qui dérapent: qui sacrifient l'éthique à leurs profits personnels. Mais, à côté de ces quelques moutons noirs, à dénoncer et à sanctionner, il y a tant et tant de journalistes qui tentent chaque jour de faire correctement leur (difficile) boulot: sans passe-droits ni cadeaux de qui que ce soit. Et il y en a même qui paient chèrement le simple fait d'exercer leur profession: on l'a encore vu hier avec ces confrères qui, en Egypte, ont eu de gros ennuis simplement parce qu'ils faisaient leur métier d'informer.
Hier aussi, au passage, cela a fait très exactement 400 jours que Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière (ici), les deux confrères de France 3, ont été enlevés en Afghanistan.
11:25 Publié dans Dans le viseur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : presse, journalisme, médias, international
27.01.2011
Une effervescence
C'est décidément l'effervescence en ce moment, dans les hautes sphères de la grande presse parisienne. Comme si les stars du journalisme français avaient désormais droit eux aussi à leur «mercato», comme on appelle le marché annuel des transferts des vedettes du foot ou des star(lette)s de la télé.
Tentons de résumer cela en vitesse. Il y a d'abord eu Denis Olivennes qui a quitté «L'Obs» pour Europe 1, en remplacement d'Alexandre Bompard, parti à la FNAC à défaut d'avoir succédé à Patrick de Carolis à la tête de France Télévisions. On a ensuite eu l'annonce du remplacement probable d'Olivennes, à la tête de ce newsmagazine, par Laurent Joffrin, qui était le patron de «Libération» après avoir été celui de «L'Obs». Joffrin auquel succédera, a-t-il été confirmé cette semaine, Nicolas Demorand, ex-Europe1, ex-France Inter, ex-France Culture: il a décidément la bougeotte. Demorand qui, à la tranche d'info vespérale d'Europe, sera remplacé par Nicolas Poincaré, qui venait d'arriver à la tranche matinale de France Info. On a encore eu, cette semaine, la confirmation du remplacement d'Eric Fottorino, remercié de la direction du «Monde», par Erick Izraelewicz. Moins médiatisée mais spectaculaire: la semaine précédente, l'avionneur milliardaire Serge Dassault, grand ami de Nicolas Sarkozy, a viré comme un malpropre le directeur général du groupe «Le Figaro», Francis Morel. D'après les échos, cette éviction inopinée aurait moins des raisons économiques (ce groupe ne se porte pas trop mal) que politiques: un problème, semble-t-il, de ligne éditoriale, qui déplairait au très droitier Serge Dassault. Curieux: on n'avait pas remarqué, ces derniers mois, que «Le Figaro» (*) n'était plus ultra-sarkozyste.
Loin de l'effervescence entourant ce grand jeu de chaises musicales, deux petites nouvelles du monde de la presse ont, ces derniers jours, attiré notre attention.
Les nouveux propriétaires du «Monde», visiblement obsédés par le «cost cutting», ont décidé de réduire drastiquement le nombre d'exemplaires du journal gratuitement mis à la disposition de son personnel. Cocasse. C'est un peu comme si le petit apprenti qui bosse dans une boulangerie n'y avait plus droit à son croissant quotidien gratuit. Ou comme si, toutes proportions gardées, un écrivain qui vient d'être publié ne se voyait plus offrir, par son éditeur, un exemplaire gratuit de son bouquin. Plus sérieusement, «Libération», depuis la révolution tunisienne, offre l'accès gratuit, sur son site web, à tous les articles qu'il consacre à ce pays: accès gratuit au bénéfice notamment des lecteurs du Maghreb. Bien.
(*) «Le Figaro» qui, cela dit, nous fait souvent bien rire. Deux exemples récents. Un: l'autre jour, on y a lu une chronique culinaire délicieusement décalée avec les priorités d'un pays de plus en plus paupérisé. Son titre? «Quel vin rouge boire avec la truffe noire?» Question effectivement essentielle, que doivent se poser des millions de Français en ce moment. Deux: ce portrait, évidemment très élogieux, de la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Grand titre sur 5 colonnes: «Le style de MAM s'impose au quai d'Orsay». Problème? L'article est paru... le 14 janvier. Jour où le Tunisien Ben Ali fuyait son pays et où commençait la tempête qui allait déstabiliser la même ministre, à propos de sa gestion de la crise tunisienne. Encore merci au «Figaro» pour ces moments de joie matinale.
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19.01.2011
Un confrère
32 ans. Il avait 32 ans: Lucas Mebrouk Dolega, le photographe franco-allemand qui vient de mourir alors qu'il était en mission en Tunisie, y couvrant les événements pour l'agence photo EPA . 32 ans. On ne connaissait nullement l'intéressé, mais cela fait quatre jours qu'on pense à lui.Parce que, les médias ne l'ont pas dit mais c'est clair, il a dû souffrir atrocement avant de mourir. Selon les témoignages, il a pris en plein visage une grenade lacrymogène tirée à bout portant par un policier. Quiconque s'est déjà trouvé au coeur d'une manifestation dans une atmosphère saturée de lacrymos sait combien ces gaz peuvent être pénibles. Mais là, en plus, se prendre une grenade en plein visage... Le policier qui, l'autre jour à Tunis, a visé puis tiré sur Lucas devait savoir que non seulement le jeune homme n'y survivrait probablement pas mais qu'en plus, avant de mourir de ses blessures, il subirait un véritable calvaire. Comme le disait le patron de l'agence EPA hier, «cela ne peut pas être un accident. Il faut vraiment avoir une prédisposition à la barbarie pour tirer comme ça, à 5 ou 10 mètres de distance, au lacrymogène sur des gens».
On pense aussi à ce jeune confrère, parce qu'on avait à peu près son âge pendant toutes ces années où, avant d'être basé à Paris, on a fait du grand reportage. Un peu partout dans le monde, mais le plus souvent, évidemment, dans des contextes difficiles, violents et donc en permanence possiblement dangereux: guerres civiles, révolutions, coups d'Etat, crises sociales majeures, catastrophes humanitaires, etc. On y pense, parce que, à l'époque, parmi les envoyés spéciaux d'autres médias d'autres pays aux côtés desquels on bossait, c'était surtout des gens de la trentaine, comme lui, comme nous, qu'on croisait. Des jeunes journalistes qui venaient des quatre coins du monde mais qui tous partageaient la même chose. Partageaient, comme résumait le patron de Lucas hier, cet «enthousiasme» pour le métier d'informer, de témoigner, de raconter, de faire comprendre qu'est le journalisme. De tous ces pays, on est chaque fois revenu indemne: exténué, secoué, mais indemne. Lucas, lui, y a trouvé la mort. A 32 ans.
Selon l'ONG Reporters sans frontières, en 2010 dans le monde, 57 journalistes ont été tués dans l'exercice de leur profession.
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04.01.2011
Un agacement
Le communiqué date du 29 décembre, mais comme, entendait-on ce matin encore à la radio, il fait toujours pas mal de buzz sur le web, parlons-en. Il émanait de l'équipe de Ségolène Royal (ici). Et dénonçait un récent sondage (là ou là) consacré aux personnalités qui agacent le plus les Français. La socialiste y apparaissait en tête de la catégorie consacrée aux politiques. «L'agacement est-il une valeur politique de nature à informer les électeurs?», s'interrogeait son entourage. Qui aurait trouvé plus sérieux de sonder les Français sur «l'efficacité, la volonté, le courage, la détermination, la vérité» en politique.
On commence à trouver un peu lassante la parano de Ségolène Royal, qui voit derrière ce genre de sondages l'énième offensive du complot qu'auraient fomenté contre elle les puissances «de l'argent»: sarkozystes, instituts de sondages amis, et «médias complaisants». Mais, pour le coup, on comprend assez l'agacement de l'intéressée. Quel est donc l'intérêt de fond d'une telle enquête d'opinion? Ses conclusions – «Les Français n’hésitent pas à se déclarer agacés par certaines personnalités», «Les hommes et femmes politiques sont plus susceptibles d’agacer que les personnes appartenant au monde du spectacle», etc., etc.– n'enfoncent-elles pas les portes ouvertes de l'évidence?
Ces derniers jours, on a eu deux agacements dans le même registre. Le premier, c'était dimanche soir. En entendant, à une grande émission politique radiophonique, des journalistes de renom parier des bouteilles de champagne sur l'éventuelle nouvelle candidature de Nicolas Sarkozy à l'Elysée ou l'éventuel retour en politique française de Dominique Strauss-Kahn. Le second agacement, c'était ce matin. En ouvrant «Libération», qui consacre une page entière aux prévisions, politiques notamment, de cartomanciennes, astrologues et autres numérologues.
A notre humble avis, et au risque de paraître s'ériger en donneur de leçons, dans ces deux cas, on dérape du registre de l'information journalistique à celui de l'«infotainment»: ce si calamiteux mélange, anglo-saxon d'origine, entre info et divertissement. On rejoint cette effarante tendance (pas que française) que nous, désormais, on appelle «la suzanboylisation de l'information». Négologisme qui fait référence à l'hystérie médiatique mondiale, l'an dernier, à propos de Suzan Boyle, qui, à l'échelle de l'histoire de l'humanité, ne fut pourtant jamais que l'énième lauréate d'un énième télé-crochet d'une énième chaîne de télé en mal d'audience. Après cela, la corporation journalistique ne devra pas s'étonner de voir, dans les sondages, sa crédibilité décliner d'année en année dans l'opinion.
12:12 Publié dans Dans le viseur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, journalisme, royal, personnalités
12.10.2010
Un malencontreux hasard
C’est un incident certainement très accessoire par rapport à la grande actualité de ce mardi: la nouvelle journée de mobilisation générale contre la réforme des retraites. Mais on en parle parce qu’on l’a trouvé intéressant. C’était hier, au grand journal parlé du soir d'une radio privée. Et c’était un heurt médiatique assez saisissant entre, d’une part, un rebondissement dramatique de l'actualité et, d'autre part, les hasards de la programmation... de la publicité.
En plein milieu d'une tranche de pubs, on a entendu en substance cela: «Nous interrompons nos programmes pour un flash d'actualité urgente. Nous apprenons à l'instant un décès inopiné. Nous retrouvons immédiatement sur place notre envoyé spécial Untel». Finalement, le décès inopiné n'était qu'une accroche commerciale. Ce n'était qu'une pub déguisée en alerte d’info, qui informait du décès... d'un héros de fiction: «le Cyclope», protagoniste du «Rire du Cyclope», le dernier livre du romancier à succès Bernard Werber. Le problème? Quelques minutes à peine avant la diffusion de ce spot, sur la même antenne, le journaliste avait interrompu le cours normal de son journal avec à peu près la même formule. Pour annoncer aux auditeurs la découverte du corps sans vie du spéléologue disparu dans les gorges de l'Ardèche, dont le sauvetage tient la France en haleine depuis huit jours.
Techniquement, ce télescopage entre réalité et fiction, entre actualité et publicité, entre drame et réclame donc, aurait pu être évité. Il aurait suffi à la régie de ladite radio, après avoir entendu une telle info, d’annuler ou du moins de différer la diffusion de ce spot qui, par la similitude de la forme des deux messages, devenait d'assez mauvais goût. Mais le feu du direct a probablement empêché les régisseurs de rectifier le tir. Les deux messages ont suivi si rapidement à l’antenne que, sous peine de risquer un «blanc» peu radiophonique, sans doute les techniciens n’ont-ils pu passer le second à la trappe, même si le contexte de l’actu le rendait très malvenu.
Reste à espérer qu'au moment de ce malencontreux hasard radiophonique, les proches du défunt n’étaient pas à l'écoute de cette station-là.
09:15 Publié dans Dans les coulisses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, radio, publicité, journalisme, littérature
17.09.2010
Un silence
Parfois, en France comme ailleurs, il y a des sujets dont les médias ne parlent pas. Parce qu'ils embarrassent les journalistes? On s'est encore posé la question cette semaine. Lors de laquelle les politiques ont beaucoup évoqué les fameuses niches fiscales: ces exonérations fiscales accordées à toute une série de professions. Additionnés, ces avantages coûtent cher à un Etat lourdement déficitaire et endetté, raison pour laquelle il est question à présent de les raboter. Or, dans ce débat autour des niches fiscales, il est un silence médiatique que l'on trouve assez assourdissant.
En effet, ces dernières semaines, les journalistes ont visiblement adoré brocarder les avantages fiscaux dont jouissent les cultivateurs de truffes, lauréats de prix littéraires, fabricants de pipes ou autres possesseurs de chevaux de course. De même, ils ont rappelé combien certaines de ces niches avaient un coût exorbitant. Pour ne prendre que cet exemple: 3 milliards d'euros chaque année pour la TVA à 5,5% dans le secteur de la restauration. En revanche – mais cela nous a peut-être échappé –, nulle part dans les médias a-t-il été évoqué, ces derniers jours, la niche fiscale bénéficiant ... aux journalistes. Cette niche n'est ni énorme, ni négligeable: 7650€. C'est le montant que, chaque année, le journaliste qui paie ses impôts en France peut déduire de ses revenus imposables, au titre d'«allocation pour frais d'emploi».
C'est dommage, ce silence médiatique sur ce sujet. On trouverait intéressant que, dans les journaux, à la radio ou à la télé, les grands noms du journalisme français expliquent au public en quoi le maintien de ce privilège se justifie ou non. Rappellent que jamais un gouvernement n'a osé le remettre en cause, de peur de se mettre illico toute la presse à dos. Nous, en tout cas, au risque d'être considéré comme un traître par la corporation, on ne voit pas pourquoi les journalistes devraient être la seule profession d'office présumée exemptée de devoir participer à l'effort collectif d'austérité. On n'est pas maso: on ne tient pas spécialement à payer plus d'impôts. Mais on ne trouverait pas non plus complètement scandaleux que, par exemple, le montant de cet avantage fiscal varie de manière inversement proportionnelle au revenu déclaré. Autant les petits pigistes qui galèrent – et Dieu sait s'il y en a – ne peuvent ni ne doivent être saignés encore davantage financièrement, autant on ne voit pas pourquoi les grandes fortunes du paysage médiatique français – et Dieu sait s'il y en a – devraient conserver tel quel ce privilège.
12:11 Publié dans Dans le viseur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, presse, médias, economie, gouvernement
09.05.2010
Un décès
La communauté des médias belges en poste à Paris est en deuil. Ce dimanche matin, en effet, on a appris le décès inopiné d’Istvan Felkaï à l’âge de 64 ans. Son nom ne dira sans doute rien à la majorité des lecteurs français de ce blog, mais il résonnera de manière très familière aux Belges puisque, depuis plus de quinze ans, Istvan Felkaï était la voix de Paris à la RTBF.
Après avoir été successivement correspondant de «Libération» en Belgique puis grand reporter à la RTBF, Istvan Felkaï était, depuis le milieu des années 90, le correspondant permanent de la radio publique francophone belge dans la capitale française. Passionné par l’actualité politique, sociale et culturelle hexagonale, jour après jour et même heure après heure, il décryptait avec talent et finesse pour ses auditeurs les grands moments et les coulisses de la vie publique ici. Istvan Felkaï était aussi une figure de la communauté belge implantée à Paris; il était invariablement de toutes les conférences et manifestations organisées par les instances représentant la communauté Wallonie-Bruxelles dans la capitale française. Enfin, depuis des années régulièrement invité dans les studios radio et sur les plateaux télé des médias français, il n’avait pas son pareil pour y expliquer avec beaucoup de pédagogie et de clarté les soubresauts de la vie institutionnelle belge – souvent si incompréhensibles à l’étranger et en France particulièrement.
Sur le plan privé, Istvan était quelqu’un d’une infinie gentillesse et d’une passionnante érudition, doté qui plus est d’un sens de l’humour si particulier. Sa belgitude tranquille, sa francophilie raffinée, de même que le rapport émouvant qu’il entretenait avec ses origines hongroises achevaient de faire de lui une personnalité très attachante.
Ses amis le regretteront, leurs pensées affectueuses allant à son épouse, Mimouna, ainsi qu’à ses trois enfants, Andy, Inès et Ryan.
16:13 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : belgique, médias, journalisme
04.05.2010
Une «indécence»?
Hier, en France comme ailleurs, c’était la Journée mondiale de la liberté de la presse. C’est précisément le jour qu’a choisi le Front national pour, une fois encore… casser (verbalement) du journaliste. En effet, Marine Le Pen a pris les médias en exemple pour fustiger l’«effondrement moral» de la société française. En cause, l’écho donné depuis dimanche soir par les médias, médias de France et d'au-delà, à la tribune du cinéaste franco-polonais Roman Polanski. Pour la fille de Jean-Marie Le Pen, «c'est un peu indécent d'ouvrir grand les médias» pour «quelqu'un qui a quand même des choses assez lourdes à se reprocher».
On a été assez agacé par cette tirade lepéniste. Nuançons illico. On n’a pas de problème de principe avec le fait qu’entre la classe politique et le monde médiatique, les critiques aillent dans les deux sens. A savoir: pas toujours dans le même sens unique des journalistes vers les politiques qu’en permanence ils décortiquent et, souvent, critiquent. Il n’y a pas de raison que la presse soit le seul pouvoir – puisqu’elle en serait un: le quatrième – qui, par définition, serait au-dessus de toute critique.
En revanche, on a un gros mouvement de recul quand la dénonciation de la corporation journalistique et de ses pratiques se fonde sur un critère aussi pesant que «la morale». Qu’on critique les médias sur leur professionnalisme, leur sérieux, leur impartialité, leurs méthodes et conditions de travail, leurs dérives mercantiles ou dernières excitations technologiques du moment, sur leur irréverence ou leur bienveillance à l’égard du pouvoir en place: très bien. Mais qu’on en vienne à «la morale», danger. A fortiori si c’est le Front national qui s’érige en donneur de leçons de morale voire en censeur.
En janvier, Marine Le Pen va possiblement – probablement? – remplacer son père Jean-Marie à la présidence du Front national. Selon certains analystes, à ce moment, une partie de l’UMP sarkozyste pourrait être tentée de former une vaste alliance avec un FN qui, présidé par l’intéressée, serait tout à coup dédiabolisé et redevenu politiquement fréquentable. Ce serait politiquement un scénario «à l’italienne»: pays où, pour faire court, la droite de Berlusconi a intégré l’ex-extrême droite de Fini. C’est bien sûr loin d’être fait, et pas sûr que cela se fera jamais. En tant que journaliste, en tout cas, cette possible évolution nous ferait assez frémir si elle se traduisait par, parmi des ex-FN au gouvernement, une Marine Le Pen ministre de la Communication (cas de figure comme un autre) et donc érigée en arbitre de «la morale» médiatique. Dans ce cas, on ne serait pas trop sûr de pouvoir/vouloir/ encore exercer ce métier dans ce pays.
11:18 Publié dans Dans le viseur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : presse, journalisme, le pen, justice
19.04.2010
Un sens
On ne vas pas s’ériger en donneur de leçons: on est le premier à savoir, et à avoir expérimenté, que les journalistes parfois, dans le feu de l’action, ont rarement le temps de peser leurs mots comme ils le devraient. Mais comprendre ces maladresses lexicales n’empêche pas de les relever. En l’occurrence, dans cette histoire d’espace aérien paralysé par ce fameux volcan islandais, on a été doublement servi ces derniers jours, dans les médias français.
Ainsi, ce terme «naufragé» qui, à longueur de reportages ce week-end, a été appliqué à ces voyageurs coincés dans les aéroports (*). On compatit à leur sort: il doit y avoir plus agréable que de passer ses nuits sur des banquettes de terminal d’aéroport. On a d’ailleurs un ami parisien qui, depuis vendredi soir, campe à l’aéroport d’Osaka et deux autres qui, devant partir à New York mercredi, commencent sans doute à s’inquiéter. Mais, pour nous, le «naufragé», jusqu’à nouvel ordre, c’est tout de même avant tout ce clandestin africain dont on retrouve le cadavre sur une plage italienne, parmi les baigneurs indifférents, ou ces familles entières de crève-la-faim qui, au large de Mayotte ou d’ailleurs, périssent en pleine mer. Ce ne sont pas ces pauvres touristes qui sont obligés, pendant quelques jours, de manger des sandwiches mous d’aéroports ou de loger dans des hôtels Formule 1 au bord des pistes. Ce matin, on a même vu un grand journal rebaptiser ces infortunés voyageurs du terme de «réfugiés». Les mots ont un sens.
Le deuxième exemple de langue journalistique qui, dans la précipitation, dérape, c’était vendredi soir. Lorsque l’Europe entière semblait soudain prise de panique à propos des conséquences sanitaires éventuelles de ce nuage de cendres volcaniques qui finirait par la survoler voire par fondre sur elle en tornades de poussières obscures. Evoquant ces possibles précipitations, une journaliste, sur on ne sait plus trop quelle radio, finit par carrément envisager une «pluie noire» chargée de cendres volcaniques. Pluie noire. On était abasourdi. Cette expression, en effet, désigne la pluie radioactive meurtrière («kuroi ame», en japonais) qui, le 6 août 1945, s’abattit sur Hiroshima, irradiant les rares rescapés de l’explosion de la bombe atomique. Des termes historiquement aussi lourds appliqués à un tel cas de figure, c'était absolument consternant.
Les mots ont un sens.
(*) Au fond, combien de Français compte-t-on parmi ces voyageurs bloqués dans les aéroports? 50.000, assurait-on vendredi soir. 150.000, a-t-il été corrigé dimanche. 200.000, a précisé ce matin le secrétariat d’Etat au Tourisme. Rien que l’évolution de ces chiffres montre combien les autorités sont complètement dépassées par la situation.
11:18 Publié dans Dans le viseur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, médias, journalisme
07.04.2010
Un mot
Rumoriste. C’est le mot du jour, ce mercredi à Paris. A en juger en tout cas au nombre de fois où on l'a entendu ce matin, à la radio. Rumoriste serait donc le nouveau terme qui, en France en ce moment, devrait remplacer celui de journaliste. Tant, dans ce pays, les journalistes en seraient de plus en plus souvent réduits, non plus à rechercher des infos et à décrypter l’actu, mais à se faire le relais plus ou moins consentant des rumeurs bruissant dans les allées du pouvoir. Précision à l’attention des lecteurs de ce blog qui auraient été sur la planète Mars ces derniers jours: on veut évidemment parler des rumeurs sur les infidélités conjugales émaillant, selon ces ragots, le couple Nicolas Sarkozy-Carla Bruni. Et des ragots selon lesquels Rachida Dati aurait joué un rôle dans la propagation de ces potins – ce qu’elle a démenti vigoureusement, ce matin.
Nous voilà donc devenu rumoriste. Echotier des bagatelles présumées et des complots supputés. Chroniqueur des disgrâces de Cour, des conjurations de palais et des coups de colère présidentiels, réels ou fantasmés.
Professionnellement, tout comme la «twitterisation» du journalisme, ce n’est pas l’évolution du métier qui nous emballe le plus.
Politiquement, on n’est pas sûr que cette dérive «monégasque» de la vie publique hexagonale – «monégasque», en référence à l’époque où l’actualité de la Principauté de Monaco voisine se réduisait au feuilleton de la vie intime de ses princesses – fera davantage voter les gens aux prochaines élections, ou les fera moins voter aux extrêmes.
11:27 Publié dans Dans le vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sarkozy, bruni, journalisme, langue française
22.03.2010
Une galère
Galère. Le mot du jour. Et celui d’hier. Galère en effet, dans les bureaux de vote de la capitale. Témoin, ce dialogue saisi au vol dans notre bureau du onzième arrondissement. Vers 18 heures, un jeune préposé accueille avec un «Bravo!» sonore, et un peu ironique, un quidam venu voter. «Bravo! Avec vous, on atteint enfin les 50% de votants». Dans le quartier, a-t-on donc beaucoup plus voté hier que dimanche dernier? «Non, c’était galère», répond le gamin: «A peine quelques votants en plus, à la même heure. Pffff quelle journée pénible, passée à attendre!» De fait, en région parisienne hier, le taux d’abstention a frisé les 53% -- bien plus élevé qu’à l’échelle du pays.
Galère de la démocratie, ensuite. Avec le Front National qui, hier soir, a spectaculairement confirmé son redressement. Les frontistes, on les retrouve y compris à Paris. Pas plus tard qu’il y a un quart d’heure, au kiosque du boulevard Voltaire, un acheteur de journaux s’emportait face au vendeur qui, faute de «Figaro», épuisé dès la première heure, lui proposait «Libé». «Ca va pas, non? La gauche? Et encore quoi!? Moi ce que je veux, c’est que le Front national passe!» Légère gêne du kiosquier, d’origine immigrée.
Galère au boulot pour nous, hier soir. Galère technique au bureau parisien de «La Libre», galère pour le collègue ayant suivi la nuit électorale à «Libé», galère pour les journalistes mobilisés à Bruxelles. Le système n’a pas peu cafouillé. Dès 18 heures, on était, informatiquement, coupé du monde. Sans doute le trafic de la bande passante qui a explosé suite à l’afflux de connections d’internautes français à la recherche, dès la fin de l’après-midi, des résultats électoraux sur les sites web d’info belges. Du coup, pas mal de sueurs froides pendant toute la soirée. C'est modérément intéressant, on en convient, cette cuisine interne. Mais cela illustre une fois de plus ce que le grand public sait peu de la presse, généralement. A savoir le temps incroyable passé par les journalistes non à faire leur boulot (recueillir l’info, faire attention à ce que l’on écrit, etc.) mais à se prendre la tête avec la technique. Heureusement que quatre valeureux informaticiens, mobilisés pendant toute la soirée à la rédaction de Bruxelles, sont parvenus à éviter un plantage général du système. Le journal de ce matin aurait eu l’air malin, avec six pages électorales françaises complètement blanches. N’empêche, si déjà le système sature avec des élections régionales qui n’intéressent personne, cela promet pour la soirée électorale du premier tour de la présidentielle, en 2012...
Galère encore, et enfin, dès ce soir en région parisienne. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. La campagne électorale, dans la capitale, a été centrée sur les transports. Avec notamment la gauche, gagnante comme prévu, qui, dans son dernier tract, promettait d’«accélérer la révolution entamée» dans ce secteur, et singulièrement dans le RER. Or, dès ce soir, ce sera sans doute à nouveau l’horreur dans ces mêmes RER, vu un mouvement de grève pour la défense de l’emploi, des salaires, des retraites et de la fonction publique. A Matignon hier soir, on annonçait sereinement «la continuité» au sommet de l’Etat, malgré le fiasco électoral. Dès ce soir et demain sur le terrain parisien, pour des millions de banlieusards, ce sera la continuité oui: dans la galère.
11:01 Publié dans Dans les coulisses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : elections régionales, paris, transports, journalisme
19.03.2010
Un «transfert»
De la cuisine interne dans ce blog, aujourd’hui. Car c’est une journée de boulot un peu spéciale pour nous ce vendredi, avant-veille du dénouement des élections régionales françaises. En effet, professionnellement, on est… transféré. Comme une star de foot en plein Mercato; non non, pour beaucoup moins cher, et même pour pas un rond – mais on est quand même ravi de ce «transfert» ;-)
Explication. Aujourd’hui, on ne va pas passer la journée au bureau parisien de «La Libre», mais à la rédaction de «Libération». Transfert journalistique très ponctuel – rassurons ou désespérons, c’est selon, nos lecteurs. En effet, dans le cadre du partenariat rédactionnel, déjà ancien, unissant ces deux journaux, leurs deux hiérarchies, qui se connaissent bien, ont mis au point un projet de couverture un peu spéciale pour le second tour, dimanche, de ce scrutin hexagonal. Résultats dans les pages de «La Libre», version papier, samedi matin déjà, lundi matin surtout.
Cela tombe bien: pour changer ainsi de lieu de travail aujourd’hui, on ne devra vraiment pas aller bien loin. La rédaction de «Libé», en effet, est située à deux pas des locaux parisiens de «La Libre». Entre ces derniers, situés pas loin de Bastille, et le siège du grand quotidien français, derrière la place de la République, il y a dix minutes à pied, à tout casser. Un voisinage géographique qui relève du pur hasard. Mais qui, en ces journées si chargées, tombera à point nommé.
07:55 Publié dans Dans les coulisses | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : elections régionales, presse, journalisme
19.11.2009
Une attention
L’audiovisuel français commence à évoluer dans le bon sens, dans son rapport avec le public d’outre-mer. On se le disait hier soir encore, en entendant sur France Info un bulletin météo spécialement consacré aux départements et territoires d’outre-mer. C’est une innovation très récente, concernant cette radio d'info continue du groupe RadioFrance. Qui imite donc l’initiative prise il y a quelque temps déjà par TF1, qui achève ses grands bulletins météo du soir par un focus sur la situation aux Antilles, en Guyane ou en Polynésie françaises. Que ce soit en radio ou en télé, cette météo ultra-marine nous semble une innovation aussi agréable que très sensée.
Agréable car, quand on est plongé dans la grisaille parisienne, il est assez dépaysant, à défaut d’être très utile, d’entendre qu’il va pleuvoir sur Sainte-Rose, faire radieux sur Fort-de-France ou venter sur Saint-Pierre & Miquelon. Somme toute, ce sont de petites respirations futiles mais revigorantes, un peu comme la météo marine de France Inter. Des respirations salutaires même, lorsqu’elles viennent ponctuer un flot ininterrompu d’actualités austères voire sinistres.
Surtout, pour les auditeurs réunionnais, guadeloupéens ou polynésiens moyens, ce ne doit pas être si anodin. Cela leur devait être si lassant d’entendre sur leur service public, depuis des années, uniquement des bulletins météo indécrottablement réduits à la façade atlantique, au massif central ou à la région parisienne. Pour tous ces gens, cette attention portée désormais par des médias de leur propre pays à leur actualité climatique, aussi loin se déroule-t-elle de Paris, doit être assez gratifiante. Quelque part, cela doit participer à cette fameuse «identité nationale» dont les politiques à Paris parlent tant, en ce moment. Car la sensation d’appartenance collective à un peuple passe sans doute aussi par le sentiment d’être ou non considéré comme un public à part entière par les médias de ce pays.
A ce propos, soit dit en passant, il y a encore des progrès à faire en la matière. On l’avait déjà souligné dernièrement dans ce blog (ici), mais, comme depuis cela n’a pas évolué d’un iota, sans vergogne on en remet une couche. En radio, à la télé ou dans la presse écrite, la plupart des journalistes français – donc, de facto, parisiens –, lorsqu’ils évoquent le bilan humain de la grippe A-H1N1, continuent à ne comptabiliser que les seules victimes recensées en métropole. Quand on sait le tribut payé à cette épidémie par les habitants des DOM-TOM, beaucoup plus élevé que dans l’Hexagone, c’est un raccourci journalistique qui, pour ces Français d’outre-mer, doit être particulièrement blessant. Et qui, dans cette France lointaine, ne doit pas contribuer à un sentiment d’appartenance nationale. Car peut-on se sentir bien dans un pays dont les médias ignorent la perte de ses proches, alors pourtant qu’ils sont théoriquement censés être aussi Français que ceux dont les décès, eux, sont évoqués à longueur de journées? Décidément, pour les Français d’outre-mer endeuillés par l’épidémie, ce manque d'attention journalistique, ce 2 poids 2 mesures médiatique, cela doit être pénible.
11:06 Publié dans Dans la peau | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, météo, journalisme



