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19.02.2010

Une contagion

On en avait parlé ici dès mardi: de cette expérimentation de fast-food halal à destination de la communauté musulmane. Et, il a bien fallu le constater: ce fut la controverse de la semaine en France. L’indignation de Marine Le Pen, en effet, a fait contagion un peu partout: dans les partis démocratiques, de droite comme de gauche, sous la plume des éditorialistes, etc. De toutes parts, ces derniers jours, on n’a entendu que les mots «communautarisme», «clientélisme marketing», «grave dérive», «impôt islamique», «indignation», «inadmissible», etc.

 

Cette pittoresque affaire de burgers à la dinde fumée et non au bacon pourrait même avoir des prolongements judiciaires. En effet, le maire (socialiste) de Roubaix, une des villes concernées par cette expérimentation culinaire, envisage de saisir les tribunaux pour pratique commerciale discriminatoire. Car, selon l’argument-massue de la semaine: serait gravement discriminatoire le fait pour les clients non-musulmans de ces restaurants de n'avoir d'autre choix que d’y manger halal. C’est d’ailleurs ce même argument qui a fondé la saisine par cet élu de la Haute autorité de lutte contre les discriminations (Halde), qui est donc invitée à se prononcer la question.

 

Face à ce tumulte qu’il a jugé complètement disproportionné, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) a fait deux réflexions. Un : «des restaurants qui ne servent que du halal ou que du casher, ça existe depuis toujours» dans l’Hexagone. Deux: «il y a beaucoup de restaurants qui ne proposent pas de nourriture halal, et les musulmans ne crient pas pour autant à la discrimination». Cela semble le bon sens même. Pas sûr, cependant, que cela suffira à apaiser la polémique.

16.02.2010

Une expérimentation

Hamburger.jpgQuick France l’a confirmé hier après-midi: la société de restauration rapide mène actuellement une «expérimentation» dans quelques-uns de ses restaurants. Cette innovation consiste à servir à leurs clients de la viande halal (à savoir, de la viande provenant d'animaux abattus selon le rite islamique). Une dizaine des quelque 450 établissements de cette enseigne dans l’Hexagone sont concernés, situés en banlieue parisienne, marseillaise, lyonnaise, toulousaine ou dans le Nord. Ce week-end déjà, cette expérimentation avait donné lieu à un fameux coup de colère à la télé.

 

C’était dimanche midi, sur Canal. Et c’était assez spectaculaire. Débit saccadé, mâchoires crispées, regard d’acier: Marine Le Pen éructait contre cette expérimentation. «Ceux qui ne veulent pas manger halal n'auront même pas le choix! C’est inadmissible!», tempétait la fille du patron du Front national. Selon qui cela illustrait bien l’ignominieuse avancée du «communautarisme» et de «l’islamisation» en France.

  

En la voyant s’agiter à la télé, on avait vraiment du mal à partager son indignation. Du mal à s’apitoyer sur le sort de ces malheureux carnivores amateurs de Quick qui, même s’ils sont non-musulmans, devront, dans ces quelques restaurants concernés, manger des hamburgers à base de dinde fumée et non de porc ou de bacon. Etait-ce donc si grave? Leur identité de non-musulman était-elle profondément outragée par cette consommation occasionnelle de viande halal? N’est-il pas plus intéressant de se demander pourquoi en France, pays abritant la plus grande communauté musulmane d’Europe, il a fallu attendre 2010 avant qu’une chaîne de fast-food élargisse la gamme de ses menus de manière à ce qu’ils soient accessibles aux consommateurs de toute confession religieuse?

 

Quick avance des raisons logistiques pour expliquer le fait que, dans ses quelques restaurants expérimentant la viande halal, on ne proposera plus de viande non-halal aux clients: il serait difficile de faire se cohabiter ces deux types de viande dans les mêmes cuisines. On n’a jamais travaillé dans un fast-food, donc on n’est pas spécialiste de leurs cuisines, mais, à première vue, l’argument ne nous semble pas complètement absurde.

 

De manière plus générale, en écoutant la tirade de Marine Le Pen, on se disait que, décidément, devenait fatigante cette phobie rabique anti-communautariste régnant en France. Ce républicanisme sourcilleux qui présente comme d’office illégitime, culpabilise voire condamne carrément tout sentiment d’appartenance à une communauté. Nous, on a toujours vu les choses de manière beaucoup moins crispée: ne peut-on donc se sentir une affinité avec tel ou tel groupe particulier et, en même temps, se sentir parfaitement intégré dans la majorité et se sentir solidaire du plus grand nombre?

 

A Paris, on a toujours vécu dans des quartiers où se croisent des tas de communautés et donc autant d’habitudes alimentaires répondant parfois à des prescrits religieux, prescrits dont on ne s’est jamais le moins du monde formalisé. Quand, au supermarché du coin, tel aliment classique vient à manquer et qu’on doit se rabattre sur sa version kasher, on ne se sent pas insulté dans notre identité: on prend cela pour une découverte culinaire sympa. Quand, dans les rues animées des quartiers Bastille ou Oberkampf, on voit de plus en plus de petits restos populaires (kebabs, etc.), très fréquentés par la jeunesse issue de l’immigration, s’afficher halal dès leur porte d’entrée, on s'en réjouit même si on n'est pas musulman, car on trouve cela accueillant. En fait, que l’on mange halal, kasher ou classique, on s’en fiche, pourvu que ce soit sain et appétissant.

 

Mais sans doute est-on, politiquement et culturellement, plus décontracté que Marine Le Pen.

27.05.2009

Une sous-représentation (bis)

panneauxelectorauxparis.jpgDepuis lundi matin, ouverture de la campagne officielle oblige, les trottoirs de Paris (et du reste de la France) sont hérissés de panneaux électoraux. Et, petit à petit, ces panneaux se garnissent des portraits des candidats aux élections européennes du 7 juin prochain. Sans que cet affichage intéresse visiblement grand monde. On est loin des portraits de Nicolas Sarkozy, de Ségolène Royal ou d’Olivier Besancenot qui, aux élections présidentielles de 2007, n’étaient pas rarement lacérés par les partisans de leurs adversaires. Et encore plus loin des bagarres entre colleurs qu’on avait vues en France lors du référendum européen si passionné de 2005.

 

Comme à chaque campagne électorale, en voyant ces panneaux, on n’a pas pu s’empêcher de faire la même constatation. On va donc à nouveau y consacrer une note quitte, comme chaque fois, à se prendre des commentaires agacés de lecteurs pour qui le simple fait de souligner ce constat revient à prôner l’instauration de quotas. Donc, c’est frappant dès le premier coup d’œil jeté sur ces panneaux électoraux: en matière de représentation (politique, cette fois) de ces «minorités visibles» dont on parlait dans ce blog lundi, la situation en France ne semble pas avoir évolué d’un iota. Dans notre quartier, c’est bien simple, à l’une ou l’autre exception (alibi?) près – comme le socialiste Harlem Désir (*) ou bien sûr l’UMP Rachida Dati  –,  la majorité des visages affichés sont blancs.

 

La France occupe toujours la «position de lanterne rouge des pays développés pour la représentation des minorités visibles en politique», vient d’ailleurs de déplorer le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), après avoir épluché les listes déposées dans l’Hexagone pour ce scrutin européen. Les Noirs de France considèrent qu’au point où on en est, «seules des mesures fortes sont de nature à lever les conservatismes en matière de diversité dans le champ politique». Entre autres dispositions, ils réclament «le conditionnement des remboursements des dépenses électorales aux partis politiques à des exigences minimales en matière de diversité».

 

Sûr que, si une telle mesure était prise, elle gênerait pas mal de partis.

 

 

 

(*) Harlem Désir qui, il y a quelques mois, était vendu par certains communicants du Parti socialiste comme étant «le Barack Obama français». Depuis, cependant, il semble que le PS la ramène un peu moins avec cette comparaison – il est vrai d’une prétention sans nom.

25.05.2009

Une sous-représentation

pubblackbastille.jpgPlace de la Bastille en ce moment, une campagne publicitaire pour une grande marque de sportswear met en scène des sportifs, parmi lesquels des personnes issues des «minorités visibles», comme on dit. A ce propos, ces minorités restent très peu représentées dans la pub en France. Une enquête des professionnels du secteur vient encore de le confirmer. Six mois de publicités diffusées entre juillet et décembre 2008 ont été analysées. Il s’agissait aussi bien d’annonces dans la presse que de spots télé ou de campagnes d’affichage. Conclusion? Quantitativement, les minorités visibles ne sont apparues que dans … 7% de cet espace publicitaire global, contre 3% en 2005.

 

Pour appréhender cette présence qualitativement cette fois, il faut mesurer le degré dit d’«indifférenciation» des pubs. A savoir, lorsque ces «personnages ‘non-blancs’ (y) assument des rôles sans signification identitaire particulière, rôles qui auraient donc pu être confiés à des personnages ‘blancs’». Cette indifférenciation a pu être constatée dans 29 % des publicités analysées, «ce qui représente un progrès de quasiment 10 points depuis 2005». Et l’étude de se féliciter: «Cette évolution permet d’atténuer progressivement les images qui sont souvent associées aux personnages ‘non-blancs’ dans la publicité, images souvent liées à la représentation de rôles sociaux limités, voire typés (publicités pour les secteurs du sport et de la musique par exemple) ou à la construction d’un imaginaire géographique autour du produit ou service présenté». En d’autres termes, cette évolution traduit une «banalisation» de l’apparition des minorités visibles dans la pub en France, et spécifiquement la levée progressive «d’un obstacle souvent invoqué, à savoir qu’il ne serait pas toujours possible d’insérer des personnages ‘non-blancs’ dans un casting car ceux-ci seraient porteurs d’une signification risquant de parasiter le sens global du message».

 

Cela dit, plusieurs aspects ternissent encore un peu plus ce bilan déjà très pâle. Ainsi, toutes les minorités visibles ne sont pas logées à la même enseigne publicitaire: les 3/4 des personnages ‘non-blancs’ représentés dans les campagnes sont noirs, «loin devant les personnages de type asiatique ou de type arabe-maghrébin». Surtout, on déplore un «taux encore faible de rôles sociaux valorisants (cadres supérieurs ou dirigeants, professions intellectuelles ou libérales supérieures, étudiants du supérieur) attribués dans la publicité aux personnages ‘non-blancs’(6%)». Cela montre donc bien «les limites de l’intégration des personnages ‘non-blancs’ dans la publicité française». Pour en revenir à notre exemple de départ, quand verrons-nous à Bastille des panneaux publicitaires montrant non plus seulement des joueurs de foot ou des champions d’athlé blacks ou beurs, mais des ingénieurs, des banquiers, des médecins voire des énarques appartenant à ces communautés?

 

pubblackbastille2.jpgQuand donc la pub en France reflètera-t-elle la composition de la population et celle du marché des consommateurs? Les professionnels semblent confiants: «Plusieurs accélérateurs sont enclenchés, qui devraient conjuguer leurs effets pour favoriser une amélioration de la publicité sur ces questions dans les années à venir et, notamment, un ‘effet d’époque’, dans une société elle-même en mouvement accéléré sur le terrain de la diversité». En attendant, se réjouissent les enquêteurs, «il n’a été relevé aucun stéréotype dénigrant, discrimination ou dévalorisation» à l’encontre des minorités visibles dans les milliers de pubs analysées.

 

C’est vraiment se consoler à bon compte. En 2009, cette absence de dénigrement constitue tout de même le minimum minimorum – n’est-ce pas l’inverse qui aurait été un comble?

07.05.2009

Une grève de la faim

tamoulsgreve.jpg29 jours. Le panneau trônant au centre de la place de la République, actualisé chaque jour, l’annonçait en grand, hier soir. Cela fait 29 jours que, sur cette place au coeur de Paris après s’être déroulée au Trocadéro, a lieu une grève de la faim. Ils sont quatre à l’observer: quatre jeunes âgés de 23 à 26 ans. Ils sont allongés sur un matelas installé sous une grande tente, à quelques mètres de la circulation automobile. Et refusent de s’alimenter, alors qu’à deux pas, le populaire marchand de gaufres et de confiseries installé sur la place continue à goinfrer à longueur de journées les gourmands et les enfants. Les quatre jeunes, eux, n’avalent plus rien. Ils se sont engagés à ne plus s’alimenter jusqu’à l’obtention d’un cessez-le-feu et l’envoi d’une force d’interposition internationale dans leur île natale de Sri Lanka, en proie depuis des décennies à une guerre civile meurtrière.

 

A 'Répu' nuit et jour désormais, les slogans retentissent. «Sri Lanka, stop the war!», «Battez pas nos enfants!» ou «Président Sarkozy, peuple français: aidez nous!» De grandes photos de dirigeants européens (Sarkozy, Merkel, Berlusconi, Barroso, etc.) ont été apposées un peu partout, sous lesquelles est dénoncé un «génocide» tamoul. Sur un des flancs de la place, une longue liste a été affichée. Noms, prénoms, âges, adresses, professions: ce sont  les identités de certaines des innombrables victimes civiles de ce conflit. Des drapeaux félins à l’effigie des Tigres tamouls flottent dans le vent. Les portraits du leader de ce mouvement sont omniprésents. Ici, évidemment, il n’est pas trop bienvenu de rappeler les accusations traditionnellement proférées contre les combattants tamouls par leurs opposants: le fait qu’ils se serviraient de populations civiles comme de boucliers humains, que leur armée enrôlerait de force des enfants-soldats, etc. En revanche, place de la République, les jeunes manifestants sont intarissables sur les «armes chimiques tuant des milliers de civils» qui seraient employées contre leurs frères, sur l’emploi de «bombes au phoshore», etc.

 

Quelque 50.000 personnes composent la communauté tamoule installée en région parisienne. La plupart sont ou descendent des réfugiés politiques arrivés dans l’Hexagone dans les années 80 et 90. A Paris, c’est une communauté qui a toujours été assez discrète, loin de la «Little India» si voyante avec ses innombrables commerces et restaurants des alentours de la gare du Nord ou de Strasbourg-St Denis. Mais face aux horreurs qui se déroulent dans leur pays, les tamouls de Paris, les jeunes particulièrement, sentent la colère monter. L’autre soir, un sit-in qu’ils avaient organisé place de la Chapelle a dégénéré en heurts avec les CRS ayant entraîné près de 200 interpellations.

 

tamoulspancartes.jpgL’occupation de la place de la République par les tamouls tout comme la grève de la faim qui s’y déroule font assez peu parler d’elles. «Personne ne s’intéresse au sort de notre peuple», se plaignait hier soir une manifestante devant une banderole où l’on lisait: «Nous les tamouls, nous ne sommes pas des terroristes. Nous voulons notre patrie». Du coup, vu ce désintérêt assez général, l’idée fait son chemin de passer à un autre mode d’action. Ainsi, les tamouls, qui à Paris sont nombreux à travailler dans les cuisines des restaurants, pourraient y observer une grève du zèle. «30 minutes pour faire un plat, au lieu de 3. Et là, croyez-moi, on va vite parler de nous!», espèrent-ils.

 

Perturber un pilier de l’activité économique et touristique. Plutôt que risquer sa vie en jeûnant, plutôt que perdre la voix à scander à tue-tête des slogans, plutôt que dépenser son énergie en essayant de sensibiliser des passants qui, pour la plupart place de la République désormais, a-t-on constaté hier, passent leur chemin sans même s’arrêter. Qui sait, en effet, serait-ce plus visible et efficace comme mouvement. Dans une ville comme Paris, qui compte tant et tant de restaurants, où la foule à longueur de journées et de soirées ne cesse de s’agglutiner.

16.10.2008

Un refrain

Dans tout ce tumulte suscité hier par cette histoire de «Marseillaise» sifflée au Stade de France, on était plutôt d’accord avec ceux qui trouvaient que Lââm n’avait pas manqué de cran, mardi soir. La chanteuse avait été prévenue que l’hymne national qu’elle interpréterait risquait d’être sifflé par la foule. Elle ne s’est pas débinée pour autant. Et ne s’est pas laissée démonter lorsque, en effet, elle a été chahutée. Cela dit, et au-delà de cela, mardi soir, devant notre télé, en l’entendant et en la voyant chanter, on s’est tout de même demandé si elle n’avait pas commis une grosse faute de goût.

 

Lââm, en effet, a cru bon de faire des effets de voix et des vocalises sur la dernière strophe du refrain de «La Marseillaise». Sur le passage fameux et si controversé de l’hymne national qui appelle à ce «qu’un sang impur abreuve (les) sillons» de la France. On n’est pas sûr que c’était forcément une bonne idée d’insister à ce point vocalement sur ces quelques mots.

 

Alors, évidemment, il faut replacer les choses dans leur contexte historique. Lorsqu’il composa «La Marseillaise», Rouget de Lisle (1760-1836) écrivit forcément un hymne, comme tout hymne d’ailleurs, par nature cocardier, nationaliste, voire carrément guerrier, puisque son but originel était de galvaniser les foules. Mais enfin, trois siècles plus tard, en ces temps d’exaltation de l’«identité nationale» en France et de boucheries menées en Europe même au nom de la purification ethnique, cette stigmatisation de l’impureté sanguine fait tout de même assez froid dans le dos.

 

Du coup, a resurgi hier l’idée de modifier les paroles de ce refrain. Ainsi, le journaliste et écrivain François de Closets a dit sa «honte que ce pays n’ait pas encore modifié les paroles de son hymne national». Selon lui, c’est d’ailleurs «la stupidité» insigne de ce passage du refrain sur le sang des sillons qui a poussé des générations entières d’écoliers à le tourner en dérison en le ponctuant de la rime: «queue de cochon!».

 

En tout cas, si d’aventure les Français devaient un jour se pencher sur les paroles de leur hymne national, on ne saurait trop leur conseiller d’aller au-delà de ces fameux sillons. Et de relire attentivement la version longue de «La Marseillaise» (ici). Y sont notamment dénoncées les «cohortes étrangères» qui «feraient la loi dans nos foyers».

 

Ces termes si connotés de «cohortes» (ou de «hordes») d’étrangers sont vociférés en boucle à la tribune de tous les meetings de Jean-Marie Le Pen ou de Philippe de Villiers et applaudis à tout rompre par des foules racistes et xénophobes en délire. Du coup, ce n’est pas manquer de respect à «La Marseillaise» que de poser la question: des exhortations aussi haineuses ont-elles vraiment leur place dans cet hymne? – hymne qui plus est d’un pays se proclamant  urbi et orbi comme la patrie des droits de l’homme.

27.05.2008

Une obsession

«Il ne peut y avoir de régularisation massive et générale». Brice Hortefeux doit souffrir du syndrome du disque rayé. Dans une énième interview ce matin, le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale – quelle dénomination si connotée décidément, même un an après on ne s’y est toujours pas fait –  Brice Hortefeux donc a répété pour la énième fois sa position sur le dossier des travailleurs sans-papiers en grève depuis des semaines pour obtenir des titres de séjour. Ce ministre a-t-il l’impression d’être si peu entendu quand il parle, qu’il répète à longueur de journées, de semaines et de mois le même laïus, sans évoluer d’un iota?

 

 

A moins que Brice Hortefeux et derrière lui Nicolas Sarkozy ne commencent à se sentir quelque peu gênés aux entournures par ce dossier. Qui, de semaine en semaine, en vient à physiquement cerner les lieux les plus symboliques du pouvoir. Pour preuve. La grève des travailleurs clandestins a frappé le «Café de la Jatte », un des restaurants préférés du Président. On sait aussi que, via une entreprise sous-traitante, des sans-papiers ont été employés dans un chantier de restauration d’un palais national mené pour le compte du Premier ministre. Depuis quelques jours,  la grève des sans-papiers se rapproche physiquement de la présidence: plusieurs établissements des Champs-Elysées sont en grève, et un restaurant gastronomique de la rue Matignon, très couru entre 13 et 14 heures par les éminences élyséennes, est lui aussi perturbé.

 

 

Cerise sur le gâteau hier. On a appris qu’un des jeunes collégiens et des plus charismatiques acteurs d’«Entre les murs», le film couronné dimanche soir Palme d’Or de Cannes, était… un sans-papiers, en demande comme ses parents de régularisation. Quant à Laurent Cantet, le réalisateur du long-métrage primé (qui a été unanimement acclamé et s'est déjà vendu dans des tas de pays étrangers), c’est un ardent activiste de RESF, le réseau qui milite pour la régularisation des sans-papiers. On imagine la tête mortifiée qu’a dû tirer, ce week-end à Cannes, la ministre de la Culture Christine Albanel en apprenant cela. Elle qui,  en tant que ministre, se devait à la fois de féliciter les lauréats de la Palme, qu’ils aient des papiers ou pas, et incarner un gouvernement quotidiennement obsédé par l’expulsion de ces mêmes sans-papiers.

 

 

Les clandestins sont partout, doivent donc se dire en ce moment, en grimaçant, Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy. Ce matin même, d’ailleurs, au grand marché de Rungis visité à l’aube par le chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy a bien dû, selon toute probabilité, serrer sans le savoir les mains de l’un ou l’autre travailleur sans-papiers. Qu’ont donc bien pu penser ceux-ci, quand ils ont entendu le Président prononcer dans son discours un si vibrant hommage aux «travailleurs qui se lèvent tôt»?

02.05.2008

Un hommage

C’était hier, en fin de matinée. Un attroupement sur les bords de Seine, au Pont du Carrousel plus précisément. Un endroit d’où l’on a une vue époustouflante sur Paris. D’un côté l’enfilade des quais du Louvre et de la Mégisserie puis la silhouette si élégante du Pont des Arts et le Square galant en proue majestueuse de l’Ile de la Cité, de l’autre côté l’harmonie du jardin des Tuileries puis le fleuve à perte de vue jusqu’à la tour Eiffel. Cadre sublime donc, entaché pourtant à jamais par un drame sinistre dont il fut le théâtre, et que des Parisiens ont commémoré hier matin.

C’était le premier mai 1995. Deux abrutis avinés en goguette sur les quais, retour de la manifestation organisée en l’honneur de Jeanne d’Arc par le  Front national (*), avisent un beur qui traîne dans le coin. Le prennent à partie. L’accablent d’injures racistes. L’empoignent. Puis finissent par le pousser à l’eau. Le jeune Marocain ne sait pas nager. Il coule à pic et se noie. Il s’appelait Brahim Bouarram. Il avait 29 ans. Depuis treize ans, chaque premier jour de mai, les organisations anti-racistes et de défense des droits de l’homme et des étrangers se réunissent sur le Pont du Carrousel pour lui rendre hommage. Depuis 2003, une plaque à sa mémoire a été apposée sur le Pont du Carrousel.

Hier, alors qu’au même moment, quelques dizaines de mètres plus loin, les troupes de Jean-Marie Le Pen paradaient, les orateurs ont dénoncé «la banalisation des thèses du Front national» dans la classe politique. «Le vent mauvais du racisme décomplexé qui souffle sur la société française». La succession effarante de profanations de cimetières et de lieux de culte juifs ou musulmans qui a eu lieu ces dernières semaines. Et, globalement, «le poison raciste qui se répand dans la société» française. Ils ont aussi cité quelques noms figurant sur la longue liste des victimes de crimes racistes ou antisémites en France: Brahim Bouarram donc, mais aussi, la même année 1995, Ibrahim Ali (jeune Comorien abattu par des colleurs d’affiches du FN) et Imed Bouhoud (lui aussi agressé puis noyé, au Havre). Et, plus récemment, le jeune Ilan Halimi (torturé pendant des jours dans une cave en banlieue parisienne, puis que ses agresseurs ont abandonné nu et agonisant le long d’une voie de chemin de fer) ou Chaib Zehaf (abattu de trois balles tirées à bout portant en pleine rue, en banlieue lyonnaise).

Derrière une banderole réclamant «une justice exemplaire» pour les auteurs de crimes racistes, les manifestants sont ensuite descendus le long de la Seine, à l’endroit précis où Brahim Bouarram avait été jeté l’eau. En silence, ils ont lancé des fleurs dans le fleuve, en souvenir de sa mémoire.

En suivant du regard ces roses partant au loin, emportées par le courant, on ne savait pas trop ce qu’il fallait retenir, finalement, de cette cérémonie d’hommage. Le verre à moitié vide ou à moitié plein? Le très petit nombre de manifestants présents pour honorer la mémoire de ce jeune Parisien victime de la haine? Quelques dizaines de personnes tout au plus, une centaine au grand maximum ce qui n’est vraiment rien. Ou le fait que treize ans plus tard, ce drame ne soit toujours pas tombé dans l’oubli? Puisque, d’année en année, chaque premier mai, il se trouve encore et toujours des gens pour venir sur place dénoncer ce crime insupportable ce qui est plutôt bien.

(*) Le parti de Jean-Marie Le Pen, parfois décidément si peu courageux, a toujours démenti que ces deux assassins aient jamais eu le moindre lien avec lui.

18.03.2008

Une descente

L’info a été révélée par le JDD dimanche, mais elle est passée complètement inaperçue à cause du second tour des élections municipales: le parquet de Paris vient d’être saisi des agissements d’une bande de jeunes nazillons qui, cet automne, a effectué une descente dans le métro parisien.

Ils étaient une quinzaine, la plupart âgés d’une vingtaine d’années à peine, et qui arboraient le look habituel: bérets militaires, crânes rasés, grosses godasses, treillis et croix celtiques. Ils se sont offerts une balade en métro sur la ligne 14, la ligne automatique. Comme, il y a quelques mois, dans le métro de Madrid, un skin s’en était pris à coups de pied à une voyageuse d’origine latino-américaine, ces nazillons parisiens ont importuné des voyageurs de couleur et leur ont proféré des insultes racistes. Parmi les slogans qu’ils ont braillés pendant leur voyage, sous le regard éberlué des passagers: «Bleu, Blanc, Rouge, la France aux Français!», «Skinheads en action, écrasons l’immigration!» ou même carrément «Sieg Heil». Après leur parade sur la ligne 14, ils se sont retrouvés dans un square parisien où, entre deux rasades de bières, ils ont fait des saluts nazis.

Les agents des Renseignements généraux seraient inquiets: cela faisait une dizaine d’années que Paris n’abritait plus de groupe structuré de sympathisants néonazis. Or, plusieurs membres de cette bande ont déjà été identifiés, et ils habitent bel et bien soit dans la capitale, soit en banlieue. Pour les identifier, les policiers se sont notamment servis de la vidéo de leurs exploits que les nazillons ont réalisée et posée sur le site d’échange Dailymotion.

Cette vidéo fait plus de 8 minutes. Elle est de piètre qualité, manifestement tournée à l’aide d’un téléphone portable de base. On ne fera pas ici de lien vers elle, ni on n’en donnera le titre. Ce serait servir les desseins de ces individus, qui veulent et cherchent évidemment que, sur le net notamment, leurs agissements soient vus par le plus de monde possible.

En lieu et place, et plus utilement, on rappellera combien l’extrême droite a toujours été très minoritaire à Paris. C’est d’ailleurs une constante électorale en France: le Front National réalise systématiquement ses moins bons scores dans la capitale. A titre d’exemple, dans notre onzième arrondissement, aux dernières élections municipales, le FN a recueilli très exactement 1357 votes. Sur quelque 47.000 suffrages, cela lui confère misérablement 2,9% des voix. C’est encore moins bien qu’aux  municipales de 2001, où il avait obtenu quelque 4% des voix.

29.03.2007

Une (pas) drôle d’idée

medium_18_34_53_456527000_FRANCE_LE_PEN_TOU101.jpgChaque année, le Press Club, une aimable confrérie de journalistes parisiens mondains, décerne son prix «Humour et politique», qui récompense les petites phrases les plus drôles prononcées par les hommes politiques. L’édition 2007 de ce prix, qui sera décernée en juin, risque toutefois d’être moins drôle. Parmi les nominés, en effet, figure le sinistre Jean-Marie Le Pen.
Le multirécidiviste des calembours ignobles et condamnés par la justice a été sélectionné pour la réponse qu’il avait faite à un journaliste l’interrogeant sur le premier voyage qu’il effectuerait à l’étranger s’il était élu à l’Elysée: «Montfermeil». Du nom de la célèbre cité de banlieue parisienne qui, comme chacun sait et comme la plupart des cités, est peuplée majoritairement de Français issus de l’immigration.
Quatre questions.
-Est-ce drôle?
-En présélectionnant cette petite phrase, le jury de ce prix cautionne-t-il ses pénibles sous-entendus racistes?
-Les journalistes étant de si prompts donneurs de leçons, ne devraient-ils pas être les premiers à y réfléchir à deux fois avant de faire n’importe quoi?
-Comme le disait Pierre Desproges, si on peut sans doute rire de tout, peut-on vraiment rire avec n’importe qui?
B.DL.