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06.06.2008

Une légende

Une légende de la culture française, qui d’habitude fuit les médias, sort de son silence. Et, malgré ses quelque 85 printemps, se jette avec une énergie juvénile dans la polémique musicale la plus virulente du moment. Et c’est assez réjouissant.

Cette légende, c’est Chris Marker. Le nom de ce cinéaste (mais aussi vidéaste, écrivain, éditeur, photographe, documentariste, grand voyageur, etc.: un talent multiforme donc) ne dit aujourd’hui plus grand-chose à grand monde en France, a fortiori auprès des jeunes générations. A l’étranger, pourtant, son nom est vénéré – on connaît même un bar dans les bas fonds de Tokyo qui a été baptisé “La Jetée”, en hommage au film éponyme et culte réalisé par Chris Marker en 1962. Ce génial artiste sort donc de son silence et vole au secours de “Justice”, le groupe électro-rock français dont le dernier clip musical, “Stress”, alimente une furieuse controverse.

“Stress”, pour ceux qui ne sont pas encore au courant de l’affaire ni n’ont vu ce clip qui a incendié internet (auquel cas, ils pourront le visionner en bas de cette page-ci), c’est 6 minutes 44 secondes de folie furieuse. Un clip haletant sur fond de musique électrisante, qui montre des ados en train de faire le coup de poing et laisse le spectacteur pantois par son extrême violence. Un moment hallucinant de cinéma signé Romain Gavras, le fils du grand réalisateur Costa Gavras.

“Justice” assure avoir fait ce clip non «pas pour choquer gratuitement», mais «pour ouvrir le débat, susciter des questions, comme le font régulièrement le cinéma, la littérature ou l’art contemporain». Ce film, assurent ses auteurs, «n’a jamais été envisagé comme une stigmatisation de la banlieue, comme une incitation à la violence ou, surtout, comme un moyen larvé de véhiculer un message raciste». Il n’empêche, “Justice” a été traîné devant les tribunaux  par le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP). L’association reproche au groupe, outre d’avoir des accointances avec le Front national, d’avoir commis un film «porteur de stéréotypes et de clichés racistes». Et considère dès lors que cette «immonde production» propage une «vision caricaturale de la réalité des quartiers populaires et de leurs habitants».

Chris Marker donc, hier, a répliqué. Il voit dans “Stress” «un poème noir, violent, sans concession, sans alibi, magnifiquement écrit (encore faudrait-il qu’on s’intéresse à l’écriture cinématographique, vaste débat) et dans la ligne d’un certain nombre de ces poèmes qui dans toutes les langues, à un moment donné, ont dérangé et troublé, et dont certains en effet ont fini devant les tribunaux». Le film de Romain Gavras lui rappelle même «le parallélépipède que Kubrick dresse, dans “2001”, près d’un troupeau de singes endormis. Incongru, incompréhensible au point que c’est à force de n’y rien comprendre que s’éveillera l’idée qu’il y a quelque chose à comprendre. Les singes ont évolué. Les censeurs, ça reste à voir».

La question implicitement posée est celle-ci. Au moment où tout, et la culture y compris, se règle devant les tribunaux   voir cette semaine encore le rappeur Hamé, de “La Rumeur”, poursuivi pour un pamphlet jugé diffamatoire par la police –, au moment où, dans un pays, les rapports sociaux sont si tendus que la moindre représentation, y compris artistique, d’un groupe donné est connotée comme suspecte et est susceptible de mettre le feu aux poudres, dans ce contexte, un Kubrick époque “Orange Mécanique” pourrait-il encore exister, avoir sa place et créer?

02.05.2008

Un hommage

C’était hier, en fin de matinée. Un attroupement sur les bords de Seine, au Pont du Carrousel plus précisément. Un endroit d’où l’on a une vue époustouflante sur Paris. D’un côté l’enfilade des quais du Louvre et de la Mégisserie puis la silhouette si élégante du Pont des Arts et le Square galant en proue majestueuse de l’Ile de la Cité, de l’autre côté l’harmonie du jardin des Tuileries puis le fleuve à perte de vue jusqu’à la tour Eiffel. Cadre sublime donc, entaché pourtant à jamais par un drame sinistre dont il fut le théâtre, et que des Parisiens ont commémoré hier matin.

C’était le premier mai 1995. Deux abrutis avinés en goguette sur les quais, retour de la manifestation organisée en l’honneur de Jeanne d’Arc par le  Front national (*), avisent un beur qui traîne dans le coin. Le prennent à partie. L’accablent d’injures racistes. L’empoignent. Puis finissent par le pousser à l’eau. Le jeune Marocain ne sait pas nager. Il coule à pic et se noie. Il s’appelait Brahim Bouarram. Il avait 29 ans. Depuis treize ans, chaque premier jour de mai, les organisations anti-racistes et de défense des droits de l’homme et des étrangers se réunissent sur le Pont du Carrousel pour lui rendre hommage. Depuis 2003, une plaque à sa mémoire a été apposée sur le Pont du Carrousel.

Hier, alors qu’au même moment, quelques dizaines de mètres plus loin, les troupes de Jean-Marie Le Pen paradaient, les orateurs ont dénoncé «la banalisation des thèses du Front national» dans la classe politique. «Le vent mauvais du racisme décomplexé qui souffle sur la société française». La succession effarante de profanations de cimetières et de lieux de culte juifs ou musulmans qui a eu lieu ces dernières semaines. Et, globalement, «le poison raciste qui se répand dans la société» française. Ils ont aussi cité quelques noms figurant sur la longue liste des victimes de crimes racistes ou antisémites en France: Brahim Bouarram donc, mais aussi, la même année 1995, Ibrahim Ali (jeune Comorien abattu par des colleurs d’affiches du FN) et Imed Bouhoud (lui aussi agressé puis noyé, au Havre). Et, plus récemment, le jeune Ilan Halimi (torturé pendant des jours dans une cave en banlieue parisienne, puis que ses agresseurs ont abandonné nu et agonisant le long d’une voie de chemin de fer) ou Chaib Zehaf (abattu de trois balles tirées à bout portant en pleine rue, en banlieue lyonnaise).

Derrière une banderole réclamant «une justice exemplaire» pour les auteurs de crimes racistes, les manifestants sont ensuite descendus le long de la Seine, à l’endroit précis où Brahim Bouarram avait été jeté l’eau. En silence, ils ont lancé des fleurs dans le fleuve, en souvenir de sa mémoire.

En suivant du regard ces roses partant au loin, emportées par le courant, on ne savait pas trop ce qu’il fallait retenir, finalement, de cette cérémonie d’hommage. Le verre à moitié vide ou à moitié plein? Le très petit nombre de manifestants présents pour honorer la mémoire de ce jeune Parisien victime de la haine? Quelques dizaines de personnes tout au plus, une centaine au grand maximum ce qui n’est vraiment rien. Ou le fait que treize ans plus tard, ce drame ne soit toujours pas tombé dans l’oubli? Puisque, d’année en année, chaque premier mai, il se trouve encore et toujours des gens pour venir sur place dénoncer ce crime insupportable ce qui est plutôt bien.

(*) Le parti de Jean-Marie Le Pen, parfois décidément si peu courageux, a toujours démenti que ces deux assassins aient jamais eu le moindre lien avec lui.

21.04.2008

Une affiche

b529442b35f39dc50e987b2e10c0f71c.jpg«Faites l’amour, pas la guerre», proclamaient les murs de Paris il y a quarante ans. «Faites les Jeux Olympiques, pas de la politique», assènent en substance et en anglais ces mêmes murs, quarante ans plus tard. Accompagné d’un cœur tressé par des rameaux d’olivier, c'est le slogan d’une affiche qui est omniprésente en ce moment dans les quartiers chinois de Paris. C’est particulièrement le cas dans le onzième arrondissement, dans le quartier Sedaine-Popincourt plus précisément. Ces dernières années, ce quartier a vu affluer une importante communauté chinoise spécialisée dans le commerce de textile en gros. La plupart des vitrines de ces commerces affichent désormais l’affiche appelant les passants à «ouvrir leur cœur» et à soutenir les Jeux de Pékin.

C’est de ce quartier qu’est parti le gros de la mobilisation en faveur des JO menée par la communauté chinoise habitant en région parisienne (300.000 personnes). Cette mobilisation a culminé place de la République samedi, par une grande manifestation qui a réuni plus 4000 expatriés chinois, en majorité des jeunes, et transformé la place en impressionnante forêt de drapeaux rouges étoilés de jaune. La protestation se voulait également dirigée «contre l’injustice médiatique». «Allez en Chine. Jugez-la après», «Respectez la Chine, respectez la vérité», «Stop aux préjugés», «La liberté de la presse n’égale pas le droit de mentir»: tels étaient quelques-uns des nombreux slogans que l’on pouvait lire sur les pancartes et les banderoles.

La communauté chinoise de Paris n’est pas loin de mettre l’hostilité aux JO de Pékin et à leur pays sur le compte de la xénophobie. Et ce n’est pas la journée d’aujourd’hui – qui verra le Dalaï Lama devenir citoyen d’honneur de la ville de Paris – qui la fera changer d’avis.

Les critiques contre la Chine, si virulentes et fréquentes en ce moment en France, relèveraient donc de la sinophobie? C’est évidemment un argument aussi commode que caricatural. Toutefois, les Parisiens, et singulièrement les habitants du onzième, s’honoreraient à ne pas balayer cette accusation d’un revers de la main agacé et d’un lever de sourcils hautain, mais au contraire à prendre le temps d’y réfléchir un peu plus longuement.

Ces dernières années, en effet, d’évidents relents sinophobes ont, par moments, flotté dans le sillage de la mobilisation d’élus d’arrondissement et de comités de quartier contre les nuisances engendrées par les grossistes chinois. La mobilisation aurait-elle été d’une même ampleur si les nouveaux arrivants dans le quartier n’avaient pas tous aussi massivement et aussi visiblement appartenu à une communauté étrangère? Ces relents sont d’ailleurs apparus au grand jour lorsque les mêmes qui dénonçaient bruyamment la disparition, sous le rouleau compresseur des grossistes, des petits magasins de proximité se sont ensuite émus de voir des Chinois se diversifier en investissant en masse dans… un symbole même du commerce de proximité parisien: le bar-tabac. Là donc, ce n'était plus de commerce dont il était question, mais, clairement, de couleur de peau. 

PS: Ce slogan maculant un drapeau tricolore français brandi samedi par des manifestants chinois devant le magasin Carrefour, à Wuhan: «Jeanne d’Arc=Prostituée. Napoléon=Pervers. France=Nazi». A côté de cela, dans le registre débilement injurieux, les hooligans du PSG et leur banderole anti-ch’tis peuvent aller se rhabiller. Comme ironisait un humoriste à la radio ce matin, les «Boulogne Boys» devraient, par mesure d'équité, demander et obtenir la dissolution de la Chine.

10.04.2008

Une sanction?

2a6db410e866802d136f6694ba661619.jpgCe soir, les dirigeants du Paris Saint Germain (PSG) sont convoqués devant la commission de discipline de la Ligue française de football professionnel. En cause évidemment, l’affligeante banderole haineuse et insultante contre les Ch’tis déployée fin mars en plein match. En guise de sanction, le club de foot parisien risque une amende, un match à huis clos ou le retrait d’un point – ce qui n’arrangera rien aux mauvais comptes du PSG, déjà chroniquement menacé de relégation.

En outre, deux mesures de rétorsion supplémentaires, au moins aussi potentiellement préoccupantes pour le club, sont en cours d’étude dans d’autres instances. Sans parler des poursuites judiciaires dont font l’objet les idiots ayant conçu, réalisé et déployé la fameuse banderole: trois personnes ont été placées en garde à vue ce matin.

D’une part, le ministère de l’Intérieur envisage la dissolution administrative des «Boulogne Boys»: l’association de supporteurs la plus radicale, la plus ancienne et la plus importante (elle compte plusieurs centaines de membres) du PSG. Ses dirigeants, en effet, auraient au minimum fermé les yeux sur la confection et le déploiement de la banderole. D’autre part, le Conseil de Paris est à nouveau saisi d’une demande de suspension de la subvention (de plus de 3,5 millions euros) versée chaque année par la ville au club de foot.

Cela fait plusieurs années que ce genre de requête de sanction financière revient régulièrement, portée par des élus écologistes ou UMP. Cette fois c’est un conseiller et sénateur centriste, Yves Pozzo di Borgo, qui remonte au créneau. Il juge que «l’affaire de la banderole injurieuse montre une fois de plus que ce club ne remplit pas ses engagements de prévention et de lutte contre les discriminations». Or, l’octroi des millions de la mairie au PSG est désormais explicitement lié à l’engagement de ce club d’agir contre le hooliganisme, le racisme et les discriminations. Cette charte avait même été renforcée à la suite de la mort, fin 2006, d’un jeune supporteur parisien, en marge d’affrontements entre les hooligans du PSG et des supporteurs du club israélien de Hapoël Tel-Aviv.

Mais le maire de Paris a toujours refusé de couper les vivres au PSG en suspendant le «partenariat exigeant», selon ses mots, qui unit la Ville et le club parisien. Son argument massue? La convention porte «sur la mise à disposition des jeunes Parisiens de places de foot et le financement de mesures de sécurité et de prévention». En clair, l’arrêt du subventionnement public du PSG ferait plus de victimes collatérales innocentes que de tort aux hooligans.

Soit. Mais alors, on fait quoi?

13.09.2006

Un racisme ordinaire

A Paris, il ne faut pas spécialement être basané pour être victime du racisme ordinaire. Juste une anecdote pour l’illustrer.
Hier soir, au métro Bastille, un contrôle des titres de transport par des agents de la RATP. Un groupe de touristes russes en goguette, complètement perdus, peine à s’expliquer devant une escouade de contrôleurs de la RATP. Qui s’énervent parce que, comme sans doute la plupart des touristes visitant Paris, ils ont confondu billet de métro et billet de RER et ne sont donc pas en règle.
Le ton monte, un peu. Le contact entre les deux groupes passe d’autant moins bien que ces braves agents de la RATP, évidemment, ne parlent que le français et donc sont incapables d’articuler le moindre mot en anglais. On comprend finalement que les touristes, pas vraiment rebelles, paient, sans même trop maugréer, la surtaxe.
Ils ont à peine tourné les talons que les pandores, en public, d’autant plus loquaces qu’ils se savent incompris par les intéressés, se lancent dans une véritable diatribe. Ironisent sur le thème « Ah… elle est belle, la nouvelle Russie!». Se gaussent de tous les clichés sur les Russes «mafieux», «alcooliques», «nouveaux riches», «arrogants». Et on en passe.
On n’a pas vu un seul usager du métro, pourtant encore nombreux à cette heure pas si avancée, faire la grimace devant un tel discours.
A part cela, Paris se réjouit chaque jour - et cette année encore - d’être la capitale au monde la plus visitée par les étrangers.
B.DL.