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22.03.2010

Une galère

Galère. Le mot du jour. Et celui d’hier. Galère en effet, dans les bureaux de vote de la capitale. Témoin, ce dialogue saisi au vol dans notre bureau du onzième arrondissement. Vers 18 heures, un jeune préposé accueille avec un «Bravo!» sonore, et un peu ironique, un quidam venu voter. «Bravo! Avec vous, on atteint enfin les 50% de votants». Dans le quartier, a-t-on donc beaucoup plus voté hier que dimanche dernier? «Non, c’était galère», répond le gamin: «A peine quelques votants en plus, à la même heure. Pffff quelle journée pénible, passée à attendre!» De fait, en région parisienne hier, le taux d’abstention a frisé les 53% -- bien plus élevé qu’à l’échelle du pays.

 

Galère de la démocratie, ensuite. Avec le Front National qui, hier soir, a spectaculairement confirmé son redressement. Les frontistes, on les retrouve y compris à Paris. Pas plus tard qu’il y a un quart d’heure, au kiosque du boulevard Voltaire, un acheteur de journaux s’emportait face au vendeur qui, faute de «Figaro», épuisé dès la première heure, lui proposait «Libé». «Ca va pas, non? La gauche? Et encore quoi!? Moi ce que je veux, c’est que le Front national passe!» Légère gêne du kiosquier, d’origine immigrée.

 

Galère au boulot pour nous, hier soir. Galère technique au bureau parisien de «La Libre», galère pour le collègue ayant suivi la nuit électorale à «Libé», galère pour les journalistes mobilisés à Bruxelles. Le système n’a pas peu cafouillé. Dès 18 heures, on était, informatiquement, coupé du monde. Sans doute le trafic de la bande passante qui a explosé suite à l’afflux de connections d’internautes français à la recherche, dès la fin de l’après-midi, des résultats électoraux sur les sites web d’info belges. Du coup, pas mal de sueurs froides pendant toute la soirée. C'est modérément intéressant, on en convient, cette cuisine interne. Mais cela illustre une fois de plus ce que le grand public sait peu de la presse, généralement. A savoir le temps incroyable passé par les journalistes non à faire leur boulot (recueillir l’info, faire attention à ce que l’on écrit, etc.) mais à se prendre la tête avec la technique. Heureusement que quatre valeureux informaticiens, mobilisés pendant toute la soirée à la rédaction de Bruxelles, sont parvenus à éviter un plantage général du système. Le journal de ce matin aurait eu l’air malin, avec six pages électorales françaises complètement blanches. N’empêche, si déjà le système sature avec des élections régionales qui n’intéressent personne, cela promet pour la soirée électorale du premier tour de la présidentielle, en 2012...

 

Galère encore, et enfin, dès ce soir en région parisienne. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. La campagne électorale, dans la capitale, a été centrée sur les transports. Avec notamment la gauche, gagnante comme prévu, qui, dans son dernier tract, promettait d’«accélérer la révolution entamée» dans ce secteur, et singulièrement dans le RER. Or, dès ce soir, ce sera sans doute à nouveau l’horreur dans ces mêmes RER, vu un mouvement de grève pour la défense de l’emploi, des salaires, des retraites et de la fonction publique. A Matignon hier soir, on annonçait sereinement «la continuité» au sommet de l’Etat, malgré le fiasco électoral. Dès ce soir et demain sur le terrain parisien, pour des millions de banlieusards, ce sera la continuité oui: dans la galère.

19.03.2010

Un «transfert»

De la cuisine interne dans ce blog, aujourd’hui. Car c’est une journée de boulot un peu spéciale pour nous ce vendredi, avant-veille du dénouement des élections régionales françaises. En effet, professionnellement, on est… transféré. Comme une star de foot en plein Mercato; non non, pour beaucoup moins cher, et même pour pas un rond – mais on est quand même ravi de ce «transfert» ;-)

 

Explication. Aujourd’hui, on ne va pas passer la journée au bureau parisien de «La Libre», mais à la rédaction de «Libération». Transfert journalistique très ponctuel – rassurons ou désespérons, c’est selon, nos lecteurs. En effet, dans le cadre du partenariat rédactionnel, déjà ancien, unissant ces deux journaux, leurs deux hiérarchies, qui se connaissent bien, ont mis au point un projet de couverture un peu spéciale pour le second tour, dimanche, de ce scrutin hexagonal. Résultats dans les pages de «La Libre», version papier, samedi matin déjà, lundi matin surtout.

 

Cela tombe bien: pour changer ainsi de lieu de travail aujourd’hui, on ne devra vraiment pas aller bien loin. La rédaction de «Libé», en effet, est située à deux pas des locaux parisiens de «La Libre». Entre ces derniers, situés pas loin de Bastille, et le siège du grand quotidien français, derrière la place de la République, il y a dix minutes à pied, à tout casser. Un voisinage géographique qui relève du pur hasard. Mais qui, en ces journées si chargées, tombera à point nommé.

18.03.2010

Une nébuleuse

royalistes.jpgA chaque élection, cela ne rate pas: une kyrielle de petits partis tentent de séduire l’électorat censé déçu par les formations traditionnelles. Ces élections régionales n’échappent pas à la règle. Mais dimanche, cette nébuleuse politique alternative n’a pas du tout mobilisé l’électorat. Ainsi, l’«Alliance écologiste indépendante», écologistes de droite menés par des people comme le chanteur Francis Lalanne ou l’ex-M.Météo Patrice Drevet, n’a récolté au premier tour que 40.000 voix en région parisienne, soit 1,4% des 3 millions de votants. Fiasco encore pire pour «Emergence», la «liste aux couleurs de la France des banlieues», issue du milieu associatif des «quartiers» comme on dit, et qui voulait remplacer «le disque rayé de la démocratie»: 12.000 voix, 0,4% de l’électorat.

 

A Paris dimanche, les électeurs pouvaient aussi voter pour une liste… anti-avortement. Cette «Liste chrétienne» revendiquait le soutien d’une association militante baptisée d’un acronyme qui en dit long: AMEN, comme «Arrêtons le massacre des enfants à naître». Pendant la campagne, les candidats de cette liste avaient été dénoncés comme étant «des fous de Dieu»  par le Front de gauche. Mais, alors que la France vient de fêter le trente-cinquième anniversaire du vote de la loi Veil ayant, en 1975, dépénalisé l’IVG, ces «fous de Dieu» ont fait un flop: 24.000 voix en région parisienne, soit 0,8% de l’électorat.

 

Tiens, dans la même mouvance idéologique, ces derniers jours dans le onzième arrondissement, «Les Volontaires du Roi» ont collé des stickers dans les rues de notre quartier. Ces «Volontaires» fleurdelysés sont le «Groupe d’Action Royaliste». Eux n’étaient pas candidats aux élections régionales. On ne saura donc pas combien de Français prônent, comme eux, l'abolition d’«un système politique décadent», la montée sur le trône de «l'héritier légitime de la couronne de France» (le «prince Jean de France, duc de Vendome»), l'«abrogation du regroupement familial, la restriction drastique du droit d’asile, la récupération du contrôle de nos frontières», etc. Sans oublier: «débarrasser le débat éducatif des idéologies pernicieuses», en particulier de «l’idéologie dite soixante-huitarde»  -- sur ce dernier point au moins, Nicolas Sarkozy en personne applaudira.

 

Dommage, dans un sens, que ces «Volontaires du Roi» n’aient pas été candidats aux élections: on aurait pu voir si les royalistes de France sont, ou non, aussi groupusculaires que les républicains de Belgique, qui prônent le rattachement de la Wallonie à la France. 

17.03.2010

Une coupure

Plus que jamais, depuis dimanche, la capitale française est coupée en deux. Politiquement, s’entend. En effet, les résultats du premier tour des élections régionales ont largement confirmé la vieille division électorale qui sépare Paris en deux parties. Cette fracture électorale parisienne est verticale. Tracez une ligne séparant Paris de part en part, du haut vers le bas. A gauche de cette verticale, à l’Ouest de la capitale donc (en gros, les beaux quartiers), on vote massivement à droite. Alors qu’à droite de cette verticale, dans l’Est parisien donc (pour faire vite: les quartiers populaires), on vote largement à gauche. Cela n’a rien de neuf, ce clivage sociologico-politique parisien? D’accord, mais, quand on regarde de près les résultats électoraux de dimanche, cela reste tout de même assez spectaculaire.

 

Ainsi, dans le seizième arrondissement, bastion chic de l’Ouest parisien s’il en est, l’UMP a cartonné à plus de …60% des voix, ne laissant que des miettes aux socialistes et aux écologistes (20% à eux deux). Idem dans le tout aussi select septième arrondissement, celui de Rachida Dati, aux pieds de la tour Eiffel: 54% pour l’UMP, 14% pour le PS, 12% pour les Verts. En revanche, de l’autre côté de cette verticale politique, dans l’Est parisien donc, le rapport de forces est exactement inverse. Dans le très populaire vingtième arrondissement par exemple (Ménilmontant, porte de Bagnolet, et tout cela), le score de l’UMP dégringole à…14%: dix points de moins que les Verts et deux fois moins que les socialistes.

 

Confirmation aussi, dimanche, d’une tendance électorale elle plus récente, qui s’était déjà manifestée aux élections européennes de l’an dernier (relire ici): le fort ancrage des Verts dans le Paris dit bobo. Deux exemples particulièrement éclairants. Dans le dixième arrondissement (les berges du canal Saint-Martin, etc.), les Verts (28,3%) font quasiment jeu égal avec les socialistes (29,7%). Et dans le deuxième arrondissement (les petites rues piétonnes du quartier Montorgueil, etc.), les amis de Daniel Cohn-Bendit, avec 28,9%, devancent de plus de trois points le PS. Et confirment leur position de premier parti.

16.03.2010

Une disparition

FNParis.jpgPoursuivons notre petite exploration des résultats des élections de dimanche dans notre quartier, et à Paris en général. Dans la capitale française, ce premier tour du scrutin régional s’est traduit notamment par la confirmation d'un phénomène politique qui ne date pas d'hier: le manque total d’ancrage de l’extrême droite – ce qui, au passage, n’empêche pas les militants de cette mouvance de s’illustrer, à l’occasion, dans le quartier (relire ici ou ). Dimanche à Paris, le parti de Jean-Marie Le Pen a, une fois de plus, fait des résultats désatreux. Ainsi, dans notre onzième arrondissement, le candidat frontiste n’a recueilli que 1.864 voix, sur quelque 38.000 suffrages exprimés, soit 4,8%. Manifestement, le slogan principal du FN, «Les Français premiers servis!», chez nous, n’a pas beaucoup plu.

 

Le onzième, assez bobo même s’il l’est moins que la caricature qu'on en fait souvent, n’est pas forcément représentatif de la sociologie de l’électorat parisien en général. Voyons donc le score du Front national ailleurs dans la capitale. L’on peut constater que, même dans les arrondissements les moins nantis de Paris (en gros, ceux au Nord: le dix-huitième, le dix-neuvième ou le vingtième), l’extrême droite n’a jamais engrangé plus de 6% des voix. Ses meilleurs scores parisiens, le parti de Jean-Parie Le Pen les a réalisés en fait dans les quartiers les plus chics, qui sont aussi des bastions de la droite, comme le seizième (7%).

 

En Région parisienne au sens large, le FN n’a pas davantage cartonné, malgré des scores nettement plus élevés dans certaines banlieues qu’à Paris: 12% par exemple en Seine Saint Denis et dans le Val d’Oise. Du coup, à l’échelle de la Région, le parti d’extrême droite, avec 9,2% des suffrages au total, n’a pas résussi dimanche à atteindre la barre fatidique des 10%, qui permet de se maintenir au second tour. Conséquence? C’est carrément la disparition prochaine de l’extrême droite du Conseil de la Région Ile-de-France, où elle compte à présent 9 élus.

 

Pour la capitale, c’est tout de même une évolution politique qui n’est pas complètement banale.

15.03.2010

Un désert

C’est peu dire qu’on n’a pas du tout été étonné hier soir, quand est tombé le chiffre astronomique relatif à l’abstention enregistrée dimanche, au premier tour des élections régionales. En effet, dans notre propre petit bureau de vote du onzième arrondissement parisien, dans le quartier Saint-Sébastien, c’était… le désert. Pas la moindre queue d’électeurs devant les isoloirs. Pas un chat et un silence de mort dans la cour de la petite école élémentaire réquisitionnée pour l’occasion. Et, dans les bureaux de vote, du personnel qui bayait aux corneilles. Frappant aussi: la moyenne d’âge des rares électeurs qu’on y a croisés tournait autour des 50 ans – là aussi, on n’a pas été étonné d’entendre le soir même les commentaires selon lesquels parmi les abstentionnistes, avaient figuré nombre d’électeurs jeunes et citadins.

 

Sur les quelque 80.000 électeurs inscrits de notre onzième arrondissement,  38.000 seulement ont glissé un bulletin dans l’urne. Dès vendredi soir, on a eu la puce à l’oreille de ce désintérêt général en constatant, à notre modeste niveau, que pas mal de nos copains étaient en partance pour le week-end, sans avoir pris leurs dispositions pour se faire représenter électoralement. Samedi, même constatation au téléphone avec les copains qui étaient restés à Paris: peu avaient l’air décidés à aller voter le lendemain. Un brunch, un footing, une expo, un ciné, une grande balade: on nous a parlé de tout sauf d’élections. Et dimanche, dans la cour de la maison, à la question de la journée entre voisins qui se croisaient (« Hello! Ca va? Tu vas voter, toi?»), on a surtout entendu des «Ouais, bof/ Peut-être, nsais pas/Non, je crois pas/On verra».

 

Hier donc, électoralement parlant, notre entourage a été parfaitement raccord avec la tendance globale du Français moyen. On ne sait pas trop si on doit se réjouir de cette dominicale harmonie.

12.03.2010

Un désintérêt

Dernier jour ouvrable avant un week-end électoral: dimanche en France, c’est le premier tour des élections régionales. Hier soir, c’était la grosse animation politique dans le quartier, a-t-on constaté en rentrant à la maison. Pour son dernier meeting de campagne, en effet, le PS avait réquisitionné le Cirque d’Hiver, la grande salle de spectacles du boulevard des Filles du Calvaire. Les socialistes y ont fait salle comble. La veille au soir déjà, au même endroit, les Verts et leurs leaders (Daniel Cohn-Bendit, José Bové, etc.) avaient réuni la grande foule.

 

L’affluence de militants constatée à ces grands meetings parisiens cache mal, toutefois, le large désintérêt de l’électorat pour ce scrutin. Le taux d’abstention qui sera annoncé dimanche soir le confirmera sans doute, mais d’ores et déjà, dans la vie quotidienne à Paris, on a pu constater cette assez faible mobilisation des foules.

 

Ainsi, c’était frappant hier soir devant le Cirque d’Hiver. Le PS avait déployé un écran géant sur la façade de l’édifice, sur lequel le grand public pouvait suivre en temps réel les interventions prononcés au même moment à la tribune par les orateurs. Sur le coup de 22 heures, c’était Martine Aubry qui était en train de discourir sur cet écran géant. Pour autant, à ce moment, les passants n’ont pas ralenti le pas pour l’écouter. Les riverains n’ont pas afflué pour la voir. Les fêtards des bars et restaurants du coin n’ont pas interrompu leurs agapes pour assister à ce moment. Et l’apparition sur grand écran de la patronne des socialistes n’a évidemment pas provoqué d'embouteillages sur le boulevard.

 

«Ces élections, ça n’intéresse personne!», nous avait dit, quelques heures plus tôt, le kiosquier d'un boulevard un peu plus loin, chez qui on va acheter la presse chaque matin avant d’arriver au bureau. La veille, il avait dû jeter à la poubelle «des dizaines d’exemplaires» d’un supplément électoral édité par un quotidien: «C’était gratuit, mais les gens ne le prenaient même pas». De même, dans notre quartier du onzième arrondissement, de nombreux panneaux électoraux, ce matin encore, étaient complètement vides. Et on n’a jamais vu, ces dernières semaines, des affiches électorales vandalisées, raturées, taguées, commentées, détournées, arrachées – comme c’était si fréquent aux présidentielles de 2007. Enfin, ces derniers dimanches matins, sur les marchés du quartier, on a bien croisé l’un ou l’autre militant en train de distribuer des tracts. Mais, on l'a vu, ils ne devaient pas rarement insister auprès des gens pour qu’ils les acceptent de les prendre. Et jamais on n’est tombé sur des discussions improvisées mais passionnées, en plein marché, entre militants ou électeurs de bords politiques opposés.

 

Du coup, si tant est que ces quelques petits indices de la vie quotidienne parisienne soient révélateurs d’un climat général, on ne serait pas du tout étonné que les bureaux de vote soient plutôt déserts, dimanche.