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28/06/2013

Un grand vainqueur, un gros business

Un peu de culture, pour bien terminer la semaine. Avec le nom du vainqueur de la saison des grandes expositions parisiennes. Qui, de Dali exposé à Beaubourg ou de Edward Hopper célébré au Grand Palais, a le plus déplacé les foules? Les résultats sont tombés (ici) cette semaine. C'est le peintre surréaliste espagnol (790 090 visiteurs) qui l'a emporté, avec 5821 entrées d'avance sur son concurrent américain (784 269).

Ces deux grands événements culturels ont surclassé les autres, en termes de fréquentation. Matisse à Pompidou (encore lui), troisième expo la plus vue de la saison, arrive loin derrière: 494 085 visiteurs. Et la dizaine de grandes manifestations culturelles ayant bien marché à Paris en 2012 ont plutôt tourné autour des 300 000 visiteurs.

Sinon, le palmarès culturel de l'année confirme l'engouement du public pour les grands classiques artistiques (Matisse, Degas, l'impressionnisme, etc.). Mais des expos (un peu) moins «mainstream» ont elles aussi récolté un certain succès: 352 000 visiteurs pour la rétrospective Tim Burton à la Cinémathèque, 286 694 pour «Debussy: la musique et les arts», au Musée de l'Orangerie.

Tous ces chiffres peuvent aussi avoir une lecture économique. Ils confirment le gros business des expositions temporaires: par rapport aux collections permanentes des musées et autres institutions culturelles – qui, elles, connaissent une hausse beaucoup moins marquée de leur fréquentation.

04/10/2012

Un rappel si bienvenu

«Un campement de gens du voyage, en bordure de Paris: porte de Choisy». Ce sont les premiers mots de la journée qu'on a entendus: au radio-réveil, ce matin. Pas bien réveillé, on en a déduit qu'une fois de plus, un camp de Roms avait été évacué à l'aube par les autorités, en banlieue parisienne. Et bien non: pas du tout.

Cela rappelait ce que furent les conditions de vie d'un gamin, qui, néanmoins, devint un des plus grands noms de la musique française du siècle dernier.

Django Reinhardt, en l'occurrence. Qui, dans les années 20, après sa naissance à l’arrière de la roulotte familiale, dans la campagne belge, passa son enfance dans un bidonville de «La Zone», ainsi qu'étaient dénommés, à l'époque, les taudis squattant l'aire des anciennes fortifications de Paris, avant qu'on y construise le périph'. La (décidément épatante) Cité de la Musique consacre une expo à ce grand musicien. Outre qu'elle a l'air passionnante, elle tombe à merveille, se disait-on ce matin.

Car, honorer la mémoire de celui qui joua sur scène avec Duke Ellington ou Dizzy Gillespie, c'est rappeler aux Français, de manière si bienvenue, que la culture et le monde des gens du voyage, cela ne peut se résumer à l'image, si stigmatisante et dégradante, qu'en donne l'actualité dans ce pays, ces dernières années: la misère, la délinquance, la crasse.

13/09/2010

Une lassitude

Le débat artistique n’évolue décidément pas beaucoup, à Paris. On en aura encore l’illustration demain, avec l’inauguration de la grande expo Murakami au château de Versailles. Il y a deux ans déjà (relire ici ou ), ce château avait fait scandale en rendant hommage à l’Américain Jeff Koons, une initiative qui avait même fait l’objet de recours en justice. A présent, suscite une identique controverse l’arrivée sous ses ors de la star japonaise de l’école «kawaï» (mignon, en japonais) – sorte de croisement coloré entre l’esthétique pop art et la culture manga. Ainsi, s’insurgeait ce week-end le prince Sixte-Henri de Bourbon, descendant paraît-il de Louis XIV, «ce nouvel art du scandale perdra le prestige de Versailles comme vitrine culturelle de la France».

On avoue qu’on a entendu avec lassitude, ces derniers jours, les discours des tenants de cette vision passéiste et poussiéreuse du patrimoine historique. Non pas qu’on soit particulièrement passionné par les créations du pape du «nouveau japonisme»: la dernière grande rétrospective parisienne en date qui avait été consacrée à ce plasticien (à la Fondation Cartier, il y a quelques années) nous avait même laissé assez froid. Mais là, au vu des premières images de son expo à Versailles vues à la télé ces derniers jours, on a vraiment envie de se laisser tenter: le contraste avec le décor royal a l’air épatant.

De même n’a-t-on pas gardé un souvenir impérissable du président de l’établissement gérant le château de Versailles, Jean-Jacques Aillagon, lorsqu’il était ministre de la Culture, sous Jacques Chirac. Mais là, on trouve qu’une fois de plus, il se défend plutôt bien. Hier dans les journaux et ce matin encore à la radio, il l’a rappelé: «On voudrait imposer à ce château une pudibonderie qui n’a jamais eu cours. Il ne faut pas oublier que Versailles a été conçu et voulu pour la fête, le bonheur, la profusion. Critiquer le fait de présenter de l’art contemporain dans un musée national est une façon de contester ce qu’ont préconisé 50 ans de politique culturelle dans notre pays. Malraux a invité Chagall à réaliser un plafond à l’opéra de Paris. Chagall a créé les vitraux de la cathédrale de Reims. Jack Lang a demandé à Daniel Buren d’intervenir dans les jardins du Palais-Royal. Notre but est de faire comprendre au public l’universalité de l’art. Des œuvres du passé peuvent dialoguer avec celles d’aujourd’hui et vice versa ».

Et, ajoutera-t-on à l’attention de ceux qui veulent faire du château versaillais «le temple de leur nostalgie politique», même le très vénérable musée du Louvre, il y a peu, s’ouvrit à l’art contemporain: il fit repeindre le plafond d’une de ses salles par le grand artiste américain Cy Twombly. Et le résultat était très bien.

En art comme en tout, rien décidément n’est plus lassant que le manque d’audace.

11/03/2010

Un triomphe

soulages.jpgUn peu de culture aujourd’hui, parce qu’on regrette de ne pouvoir en faire plus souvent dans ce blog. Et une bonne nouvelle, parce que ça fait du bien. Bonne nouvelle, car elle montre qu’à Paris en matière d’arts, oui décidément, le grand public est bien plus ouvert et curieux que ce que prétendent parfois certains esthètes grincheux et volontiers méprisants. Viennent à nouveau d’en témoigner les chiffres de fréquentation astronomiques de l’exposition consacrée au peintre Pierre Soulages, des données qui ont été dévoilées en milieu de semaine par le Centre Pompidou, où s’est clôturée lundi cette rétrospective.

 

Rétrospective assez épatante, on l’avait écrit (ici) le jour de son vernissage. Mais consacrée à un artiste abstrait dont on aurait pu penser qu’il n’était pas d’office d’un accès aisé pour tout le monde. Les monochromes noirs de Soulages, ce n’est pas la migraine assurée, mais cela ne s'aborde tout de même pas aussi aisément que des paysages de Cézanne, des nus de Renoir, des danseuses de Matisse ou des Tahitiennes de Gauguin – cela dit sans déprécier aucunement ces derniers artistes. Et bien, malgré cela, en moins de six mois, l’expo Soulages a été vue par... plus d’un demi-million de visiteurs! 502.000 très exactement, soit près de 5.000 visiteurs par jour. Triomphe d’autant plus inattendu et impressionnant que, pendant la durée de cette rétrospective, le Centre Pompidou a été fermé au public pendant plus de trois semaines, pour cause de grève. Sans ce mouvement social, on aurait sans doute dépassé les 600.000 visiteurs.

 

Voilà qui, au palmarès de la fréquentation des grandes expos de Beaubourg, place carrément ce peintre abstrait français juste derrière les stars internationales aussi populaires que sont Kandinsky (703.000 visiteurs, en 2009), Matisse (735.000, en 1993) et Dali (840.000, en 1979).

 

Ce serait si bien si un tel succès incitait les responsables des grands centres culturels parisiens – et, au-delà, français – à faire preuve d’audace dans leurs prochaines programmations.

14/10/2009

Une merveille

SOULAGES1.jpgPierre Soulages, Olivier Debré, Gérard Schneider, Cy Twombly, Hans Hartung, Joan Mitchell, David Hockney, etc. Il y a quelques grands peintres qu’on adore tellement, et depuis si longtemps, qu’on a toujours rêvé de pouvoir, un jour, accrocher, au mur à la maison, l’un ou l’autre de leurs tableaux. On sait très bien que cela ne se produira jamais, vu le prix astronomique atteint sur le marché de l’art par leurs créations. Du reste, et c’est le cas pour Pierre Soulages par exemple, si par extraordinaire on avait un jour les moyens d’acheter un de ses tableaux, il serait vraisemblablement si monumental que jamais ils n’entrerait dans l’appart.

 

Il n’empêche, Soulages, le fameux inventeur de l’«outrenoir» (comme il y a un outremer), on l’a vraiment dans la peau. On a déjà vu des tas d’expositions sur lui, notamment à Paris. Et, à chaque fois, cela ne rate pas: hormis peut-être ses œuvres de jeunesse, auxquelles on est moins sensible, on est subjugué. Ebahi par la maestria de cet artiste. Par l'impressionnante luminosité qui se dégage de ses tableaux pourtant de prime abord si obscurs et monochromes. Par l’incomparable richesse de leurs reflets, de leurs matières, de leurs textures, de leurs rythmes, de leurs profondeurs. Depuis des semaines, dès lors, on était particulièrement impatient à l’idée de découvrir la grande rétrospective que Beaubourg consacre, à partir de ce mercredi et jusqu’au mois de mars, à cet artiste. On n’a donc pas manqué de faire un saut au vernissage, hier midi. Et c’était une merveille.

 

En effet, avec plus d’une centaine d’œuvres exposées, il s’agit vraiment d’une rétrospective de grande ampleur que le Centre Pompidou consacre à ce créateur. Assez incompréhensiblement, il y manque quelques-unes de ses digressions – ainsi, les tableaux où de fulgurantes touches de bleu électrique viennent violemment s’immiscer dans la noirceur. Mais, globalement, le tour d’horizon proposé par cette expo est si vaste qu’il a de quoi impressionner. D’autant qu’à l’occasion, la scénographie choisie est spectaculaire. C’est le cas de l’immense salle finale de l’expo, dans laquelle ont été suspendus, à l’aide de filins rigides d’acier, une quinzaine des gigantesques polyptiques peints par Soulages. Ou de cette petite salle dont, à l’exception d’une seul paroi éclatant de blancheur, les murs, le sol et le plafond sont entièrement noirs, ce qui permet de mettre en valeur la luminosité des œuvres qui y sont exposées.

 

SOULAGES2.jpgCar, si, en général, noir c’est noir, chez Soulages, le noir n’est pas juste du noir. Le peintre l’a bien dit, dans une phrase justement mise en exergue sur un des murs de l’expo: «Mon instrument (n’est) pas le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. Lumière d’autant plus intense qu’elle émane de la plus grande absence de lumière». Car malgré «l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité», cette couleur, quand elle est maniée par un maître comme Soulages, s’efface comme par magie au profit de toutes les autres couleurs qu’elle fait apparaître. «Le noir (…), par son rapport aux autres couleurs, c’est un contraste. A côté de lui, même une couleur sombre s’illumine. Pour intensifier un blanc, c’est pareil. Quant au noir absolu, il n’existe pas. Ou n’existe que dans les grottes. Je trouve d’ailleurs fascinant que les hommes soient descendus dans les endroits les plus sombres, dans le noir total de la grotte, pour y peindre avec… du noir. La couleur noire est une couleur d’origine. Et aussi de notre origine».

 

C’est ici que l’expo de Beaubourg prend une dimension autre que strictement picturale, à laquelle chaque visiteur sera évidemment libre d’adhérer ou pas. On ne voit dans les noirs de Soulages que ce qu’on veut et peut y voir. «Je fais de la peinture pour que celui qui la regarde – moi comme n’importe quel autre – puisse se trouver face à elle, seul avec lui-même», a dit un jour l’artiste. «Si on regarde un tableau noir avec ses yeux et pas avec ce que l’on a dans la tête, on remarque qu’il y a de la lumière dedans», complétait-il l’autre jour, interviewé par un collègue de «La Libre».

 

On n’irait pas jusqu’à prétendre, comme un confrère le résumait un peu bêtement sur une radio ce matin, que «si vous ne voyez que du noir (dans les œuvres de Soulages), c’est qu’il y a du noir en vous». Mais ce qui paraît évident, c’est que la contemplation de ces monochromes si incroyablement riches chromatiquement est une expérience, artistique voire humaine, tout à fait fascinante.

 

soulages3.jpgEn plus, l’exposition offre un ultime et saisissant contraste à ses visiteurs. Lorsque, elle qui se déroule au dernier étage de Beaubourg, fait passer le public, en une fraction de seconde, de la contemplation de l’obscurité si profonde, si intérieure, de ces oeuvres, à la redécouverte de l’immense panorama vitré  de la capitale – si vivante, si clinquante. On est, alors, physiquement, en plein ciel, mais on redescend sur terre à une vitesse vertigineuse.

04/09/2009

Une consécration

streetart.jpgUn peu de culture, pour bien terminer la semaine. Paris, en ce moment, pourrait être désignée capitale de l’art urbain, n’arrête-t-on pas de se dire en y déambulant. L’été serait-il propice à l’art? La chaleur inspirerait-elle les créateurs? Ou est-ce simplement dû au fait que les rues de cette ville, ces dernières semaines complètement vidées de leur foule habituelle, étaient plus tranquilles et laissaient donc tout le loisir aux adeptes de l’art urbain de se défouler en long, en large et sans crainte d’être interpellés? Toujours est-il que, dans la capitale, les taggueurs, graffeurs, writers, dessinateurs, réalisateurs de pochoirs et de fresques, ou autres colleurs d’affiches décorées ont vraiment beaucoup bossé, ces derniers temps.

 

C’est particulièrement frappant dans le onzième arrondissement, et notamment dans notre cher quartier Saint-Sébastien. Au point qu’il est difficile, même lorsqu’on ne s’y promène que quelques minutes, de ne pas tomber sur de l’art urbain. Le plus souvent récemment réalisé, nouvellement collé, tout fraîchement paint.

 

Dans cette ville cet été, il faut dire, l’art urbain s’est vu offrir une monumentale et très officielle consécration. Depuis juillet jusqu’à la fin novembre, en effet, la Fondation Cartier consacre une rétrospective aux origines new-yorkaises de cette discipline artistique. Et, depuis son ouverture, cette expo ne désemplit pas. Preuve que, plus que jamais, le «street art» est dans le vent ici. A cette occasion, la Fondation a même osé badigeonner une gigantesque fresque toute en couleurs et en rondeurs sur une des immenses façades de verre de son bâtiment – qui vieillit bien décidément, se dit-on chaque fois qu’on y va.

 

taggueur1.jpg«Né dans la Rue - Graffiti» réunit tous les grands noms du graffiti new-yorkais à partir de sa naissance, dans les années 70. On y voit notamment ces monuments que sont les «whole cars»: ces fresques peinturlurées sur toute la longueur de rames de métro. A l’étage, des œuvres monumentales ont été installées. «Wild Style», «outlines», «bubble style» etc.: on voit bien, en parcourant cette expo, combien cette discipline est créative et foisonnante.

 

Une impression un peu troublante, cela dit, se dégage de cette rétrospective. Elle saisit le visiteur quand, par exemple, il visionne les vidéos projetées en sous-sol du bâtiment, dans lesquelles les stars de cette discipline racontent leur parcours. Il y a trente ans, ils étaient de jeunes artistes plein d’audaces, à la marge, voire en rupture de ban. Aujourd’hui, ces grands maîtres ont un discours à la limite du pontifiant.

 

Du coup, on peut évidemment se poser la question: quelle est encore la valeur d’une discipline artistique, et a fortiori de cette discipline-là, quand elle s’est à ce point institutionnalisée? Quand, après avoir fait son entrée dans les galeries d’art (dès les années 80) et avoir fait la fortune de collectionneurs avisés (plus que jamais en France en ce moment), elle fait désormais l’objet de rétrospectives aussi courues et consensuelles que celle en cours à la Fondation Cartier?

 

taggueur2.jpg

La boucle semble bouclée, et cet art urbain jadis underground paraît avoir été un peu récupéré, quand, à la sortie de «Né dans la Rue», on voit des graffeurs badigeonner les panneaux aimablement mis à leur disposition par l'expo. Qu’auraient donc pensé les ados rebelles du Lower East Side des années 70 de leurs petits frères parisiens, quarante ans plus tard? Qui manient leurs bombes et leurs pochoirs sous le crépitement des appareils photo des touristes et l’oeil bienveillant des vigiles…

03/04/2009

Une gratuité

courdulouvre.jpgUn peu de culture, pour bien terminer la semaine. Et c'est même une bonne nouvelle. Dès demain à Paris comme dans toute la France, les jeunes entreront gratuitement au musée. C’était une des promesses électorales de Nicolas Sarkozy. La formule a été expérimentée avec succès pendant six mois l’an dernier dans plusieurs grands musées parisiens: le Louvre, Orsay, Pompidou ou Branly. C’est donc enfin l’application concrète de ce que le chef de l'Etat avait annoncé en janvier.

 

Cela dit, dans le laps de temps pris pour concrétiser cette vieille annonce, la grande crise mondiale est survenue. Du coup, cette formule de gratuité a été réduite, parce que la crise rogne les moyens budgétaires de l’Etat – or, c’est lui qui remboursera aux musées le manque à gagner entraîné par ces entrées gratuites. En clair, trois restrictions de taille limitent ce régime de gratuité.

 

Un: n’en bénéficieront que les 18-25 ans. A 26 ans donc en France, on est supposé avoir de l’argent. Deux: seuls jouiront de cette gratuité les jeunes Français et ressortissants de l’Union européenne. Un jeune Malien étudiant à Paris, un jeune Malgache effectuant un stage dans une entreprise à La Défense, ou un jeune Japonais en goguette dans la Ville lumière, qu'ils aient 19, 21 ou 23 ans, s’ils veulent visiter le musée du Louvre, devront payer l’entrée cash – on ne comprendra décidément jamais trop les frontières de ce genre. Trois: seuls sont concernés les musées nationaux (pas les musées privés, municipaux, etc.) ainsi que leurs collections permanentes. Si donc un jeune veut entrer gratuitement au musée, il aura intérêt à bien se renseigner auparavant (sur cette carte, par exemple). Et il ne sera pas question pour lui de visiter gratuitement toutes les grandes expositions temporaires dont on parle tant: par exemple à Paris en ce moment les expos Warhol, de Chirico, Sonia Rykiel ou David LaChapelle.

 

Cela dit, en France les musées nationaux sont si nombreux et leurs collections permanentes si riches que les jeunes ne sont pas au bout de leurs plaisirs et de leurs découvertes artistiques: ils ont même quelques années de visites passionnantes devant eux. Ils bouderont d’autant moins leur plaisir qu’il y avait une demande de leur part. Selon une enquête de Sciences-Po Paris et du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), la gratuité muséale est «une mesure très bien perçue par les jeunes», qui sont 41% à considérer que les grands musées sont chers.

 

La gratuité n’aura cependant qu’«un impact limité sur la démocratisation de la fréquentation» des grandes institutions culturelles. En effet, elle «ne parvient pas à elle seule à compenser le déficit de démocratisation dans l’accès à la culture». Les études montrent que «pour les jeunes qui vont rarement au musée, le manque d’intérêt est un obstacle plus difficile à surmonter que le prix». Dès lors, si les musées français se contentent de ce régime de gratuité, ils ne parviendront pas à renouveler et à élargir leur jeune public. Il leur faudra aussi, comme en Angleterre par exemple, développer «des offres muséales plus pédagogiques, plus vivantes et au contenu plus accessible». Voilà un beau défi.  

13/03/2009

Un baiser

lebaiserhoteldeville.jpgTiens, à propos d’amour, dont on parlait hier: le 14 février dernier à Paris, pour la Saint-Valentin donc, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, une association baptisée «Vive Paris» a rendu hommage à sa façon à une des plus célèbres photos jamais prises devant la mairie de la capitale française: «Le baiser de l’Hôtel de ville», le légendaire cliché fait par Robert Doisneau pour «Life» en 1950. Photo qui, pour rappel, avait notamment défrayé la chronique en 2005. En effet, un de ses très rares tirages originaux avait été vendu aux enchères, et cela avait été la folie: lancées à 10.000 euros, les enchères avaient, en moins de trois minutes, atteint le montant record de 155.000 euros (184.960 euros avec les frais).

 

Le 14 février dernier donc, «Vive Paris» a voulu «valoriser le travail des associations et des artistes parisiens, et ainsi participer au rayonnement de la capitale de l'Amour dans le monde». Rappeler aussi que, oui madame, «l’Amour reste une valeur universelle et éternelle». Les photographes amateurs de l’association ont donc proposé aux couples passant devant la mairie d’être immortalisés en train de reproduire à leur façon le fameux cliché. Et ce, à l’endroit précis où Doisneau avait fait poser ses jeunes modèles. Une centaine de couples se sont prêtés au jeu. Cela a donné notamment ceci.

 

Ce “Baiser” fait d’ailleurs l’actu en ce moment, à Paris. En effet, c’est une des pièces centrales de «Controverses»: la grande exposition que la Bibliothèque nationale consacre aux photos qui, dans l’histoire de cette discipline artistique, ont été au centre de polémiques et de procès retentissants. Expo très intéressante, d’après les échos. Qui, en plus, a l’avantage de se dérouler à l’extension Richelieu de la BNF, située dans le magnifique quartier du Palais Royal. Vivement le week-end donc. 

04/03/2009

Une expo

marinetiennedaho.jpgAmbiance modeuse  –  modasse, diront ceux qui trouvent cela insupportablement futile, a fortiori vu la crise actuelle et tout cela  –  ce mercredi à Paris. Aujourd'hui, en effet, est donné le coup d'envoi de la semaine des défilés parisiens des collections automne-hiver pour le prêt-à-porter. C’est donc le moment ou jamais de faire un saut à une expo sympa qui a été inaugurée récemment au palais de Chaillot, au Musée national de la marine précisément. Assez glamoureusement sous-titrée «Sailor chic in Paris», en français «Les marins font la mode», cette rétrospective revisite très agréablement un grand classique de la mode française et internationale: le style marin.

 

Dès la fin du dix-neuvième siècle, en effet, les uniformes de la Marine essaimèrent dans la garde-robe de la société civile parisienne d’abord, hexagonale dans son ensemble ensuite. Ce furent les canotiers des bords de Seine et de Marne, immortalisés par tant de peintres impressionnistes dans des tableaux mémorables. Les pantalons larges et les chapeaux à rubans flottants qui, à la belle époque, firent fureur dans les bals travestis et masqués sur les Grands boulevards. Les cols marins et les bérets qui déferlèrent en bord de mer, à Deauville et Trouville. Les marinières portées sur les plages de la Côte d’azur par les élégantes des années 30. Gabrielle Chanel qui, en recourant au style marin notamment, bouleversa la mode en ouvrant aux femmes les tenues androgynes très déroutantes pour la bonne société de l’époque. La mode marine était lancée, et n’allait plus s’arrêter. Aujourd’hui encore, elle est une référence récurrente dans nombre de disciplines artistiques.

 

C’est ce que, de tous côtés, l’on peut constater au Musée de la marine. Tendez l’oreille, et vous réaliserez que la thématique marine est un incontournable de la chanson – mention spéciale pour, dans le fond sonore de l’expo, cette sublime reprise du «Port d’Amsterdam» par Bowie. Ouvrez les yeux, et sur les écrans géants, se succéderont des scènes mythiques du septième art se déroulant dans l’univers marin. L’inoubliable «Dédée d’Anvers» d’Allégret, la divine Anouk Aimée-«Lola» de Jacques Demy, le fascinant Brad Davis-«Querelle de Brest» de Fassbinder, le Frank Sinatra jeune matelot virevoltant dans les vieilles comédies musicales hollywoodiennes.

 

marinpierretgilles.jpgPlus loin, sur papier glacé, en couverture des magazines «Vogue» ou «Elle», des mannequins et des stars rendent elles aussi hommage au style marin. Sans oublier le plus célèbre gars de la marine dans le neuvième art: Corto Maltese évidemment. Et des marins encore, toujours et partout. Dans le look d’Etienne Daho jeune, époque «Week-end à Rome» et «La notte, la notte». Dans les clips de Duran Duran, tellement années 80. Dans les tableaux kitschissimes de Pierre & Gilles. Dans la vogue actuelle pour les tatouages. Ou dans les pubs sexys pour les parfums de Jean Paul Gaultier. Décidément, la mer n’a pas fini d’inspirer et de faire fantasmer.

 

Le clou de l’expo est l’immense podium sur lequel sont alignées les créations de grands couturiers rendant hommage au monde de la marine. Robes de cocktail de Thierry Mugler, créations éblouissantes de Yohji Yamamoto, cabans de Martin Margiela ou d’Yves Saint Laurent, cirés jaunes de Castelbajac, tricots rayés d’Agnès b., délires de John Galiano. Attention les yeux: ici, il n’y a rien que du beau.

02/02/2009

Un attrait

L’attrait majeur de vivre dans une grande ville, c’est qu’on peut y faire à peu près tout ce que l’on veut à n’importe quelle heure. Paris, à cet égard, fait un peu moins bien que Londres, New York ou Tokyo. Notamment à cause de cette curieuse habitude qu’a toujours eue la capitale française de fermer la plupart de ses bars à 2 heures du matin – a fortiori depuis que, ces derniers temps, les autorités tendent à coiffer la ville d’un bonnet de nuit (ici). Mais il n’empêche, sur ce terrain, la capitale s’est améliorée, ces dernières années. Désormais, en cherchant un peu, on peut trouver une aministration encore ouverte à 19 heures, enchaîner les longueurs de crawl dans une piscine municipale à 21 heures, se défouler en allant courir sur un stade d’athlé à 22 heures, et faire ses courses dans un supermarché à 23 heures. Ce week-end, d’ailleurs, un pas de plus, spectaculaire, a été franchi dans cette voie – dans ce qui a constitué semble-t-il une grande première française, voire une première mondiale.

 

On parle évidemment de l’ouverture 24 heures sur 24, jour et nuit donc, du Grand Palais depuis vendredi soir et jusqu’à ce lundi 20 heures, pour le bouquet final de la grande expo «Picasso et les maîtres». Samedi soir donc, par exemple, des Parisiens ont pu enchaîner en une seule soirée l’apéro au bistrot, le dîner au resto, la nuit en boîte puis l’«after» à l’aube au musée à contempler les toiles de maître!

 

Visiblement, ils ont adoré l’expérience. Ce week-end, quelque 60.000 visiteurs de plus ont, à toute heure du jour et de la nuit, vu l’expo Picasso. Des noctambules y sont allés terminer leur nuit. Des lycéens, ce matin, y faisaient la queue avant d’aller en cours. Ces 72 dernières heures, des litres et des litres de café ont été servis aux amateurs d’art patientant dehors, pour les réchauffer un peu. Une grande radio, partenaire de l’expo, y a même passé toute une nuit en direct. Depuis vendredi soir, 20.000 entrées supplémentaires ont été quotidiennement enregistrées. Au pic de fréquentation, la file d’attente s’est étirée sur plusieurs dizaines de mètres et il fallait patienter pendant près de 5 heures pour parvenir aux guichets.

 

Au total, 770.000 visiteurs ont vu l’expo Picasso. L’attrait rencontré par l’innovation de son ouverture 24 heures sur 24 va inciter les organisateurs, ils l’ont dit ce week-end, à «sans doute renouveler l’expérience, ou du moins à ouvrir de nouveaux créneaux horaires». Bien.

16/01/2009

Un succès fou

louvre.jpgUn peu de culture, pour bien terminer la semaine (phrase fétiche qu’on adore replacer le vendredi ;-). Les Français en général et les Parisiens en particulier n’ont pas attendu, pour se bousculer dans les expos, que Nicolas Sarkozy décrète cette semaine la gratuité de l’accès aux musées pour les moins de 25 ans. En témoignent les premières estimations qui commencent à circuler sur la fréquentation des grandes institutions culturelles et des expositions temporaires majeures lors de l’année qui vient de s’écouler.

 

Une fois de plus, le grand vainqueur est le musée du Louvre. En 2008, ce mythique établissement a plus que jamais mérité son titre de plus grand musée du monde. Il a accueilli 8,5 millions de visiteurs. Soit 200.000 de plus qu’en 2007. Depuis 2001, la fréquentation du Louvre a progressé de 67%. Bémol: c’est certainement très bien en termes d’accès populaire à la culture, mais cela l’est beaucoup moins en ce qui concerne les conditions de cet accès. Désormais, il devient vraiment très très difficile de trouver des plages horaires calmes, dans ce musée qui ne désemplit plus à longueur de journées, de semaines, de mois et d’années. On se l’est encore dit l’autre jour, en écourtant une visite rendue insupportable par le vacarme et la cohue.

 

Sinon, Beaubourg également a signé une excellente année, avec une fréquentation de 2,75 millions de visiteurs (+6,3%). Quant aux musées de la ville de Paris (Musée d’Art moderne, Carnavalet, Cernuschi, etc.), ils ont bénéficié en 2008 d’une fréquentation record elle aussi: 3 millions de visiteurs, soit 30% de plus qu’en 2007. Trois millions également pour Orsay, qui a lui perdu 200.000 visiteurs en un an et coiffe donc le bonnet d’âne de cette année.

 

beaubourg.jpgPour les amateurs de chiffres et de palmarès, la rétrospective Giacometti a été appréciée par 425.000 visiteurs. Mantegna et Babylone ont attiré respectivement 330.000 et 300.000 curieux. Beau succès également pour Picasso-Manet: Le Déjeuner sur l'herbe (350.000) et pour Louise Bourgeois (250.000). Tandis qu’avec 150.000 visiteurs, la rétrospective Raoul Dufy s’est bien défendue. Sur la première place du podium, toutefois, pas de doute, c’est lui, le grand vainqueur, celui qui a fait l’événement culturel, médiatique et polémique de la saison: Jeff Koons à Versailles. Un million de visiteurs! Un succès de foule historique.

23/12/2008

Une requête

coeurkoons.jpgC’est une requête un peu particulière qu’examinera demain, lors de sa séance audiencée à onze heures du matin, le tribunal administratif de Versailles. Une requête qui lui a été introduite en référé, selon la procédure d’extrême urgence donc, par rien moins qu’un… «descendant en droite ligne de Louis XIV et de Marie-Antoinette», comme se présente lui-même le prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme.

 

Monseigneur saisit la justice pour «profanation et atteinte au respect dû aux morts». Visé? L’établissement public qui gère le château de Versailles. Pour agir, Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme invoque le «droit immémorial de tout membre de l’espèce humaine au respect de ses aïeux» et «à vivre sans profanation de ses ancêtres». Or, pour le prince, ses ancêtres sont actuellement profanés par… la grande rétrospective consacrée par le château de Versailles à l’artiste contemporain américain Jeff Koons (ici, ou ). Monseigneur réclame donc au tribunal administratif d’ordonner au château d'immédiatement mettre un terme à cette exposition.

 

Pour Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme, en outrageant ses aïeux, cette exposition crée un «trouble manifeste». L’œuvre kitsch et drôlatique de Jeff Koons «n’a pas sa place dans le saint des saints des appartements royaux». Son unique but, en effet, est de «se moquer, ridiculiser et dénaturer l’œuvre d’art et de mémoire» du Roi Soleil et de ses descendants. Cette «intention suprême de profanation et de dérision» serait d’autant plus insupportable qu’elle servirait de «ressort publicitaire destiné à promouvoir une star étrangère du porno au détriment de l’art français». Monseigneur fait allusion ici à l’ex-épouse de Jeff Koons, l’actrice porno italienne La Cicciolina, avec qui l’artiste américain prit quelques poses un peu olé-olé. Du coup, et même si aucune œuvre porno n’est évidemment montrée au château, Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme qualifie la rétrospective Koons d’«exposition à caractère pornographique». Il juge cela d’autant plus condamnable qu’on est à la période chrétienne de Noël et que, pendant ces congés scolaires, les pornocrates viseraient directement «la candeur des enfants, particulièrement vulnérables et sans défense aux atteintes pornographiques».

 

En novembre déjà, dans un courrier adressé au Président Sarkozy, le prince de Bourbon-Parme disait militer contre l’expo Koons «à titre strictement familial,  mais conscient de porter ainsi le sentiment général des Français et des étrangers du monde entier amoureux du château de Versailles». Sur ce point précis, l’on se permettra de très respectueusement faire remarquer à Monseigneur qu’il se fourvoie. En effet, la rétrospective Koons vient d’être prolongée jusqu’à début janvier tant elle remporte un succès phénoménal. En trois mois, elle a été vue par plus d’un demi-million de personnes. C'est un succès de foule sans précédent dans l’histoire des expositions d’art organisées au château de Versailles.

17/10/2008

Un plaisir

dufyrose.jpgUn peu de culture, pour bien terminer la semaine. Vous avez envie de vous faire une expo à Paris ce week-end? Mais, pour autant, vous n’avez vraiment pas envie de faire comme tout le monde? D'être à la mode? Auquel cas, fuyez les foules qui piétinent devant Picasso et allez calmement au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, où débute ce matin une grande rétrospective consacrée à Raoul Dufy (1877-1953).

 

Alors, on entend déjà d’ici les hauts cris. «Comment?! Dufy plutôt que Picasso?!» «Ouh!», «Ah!», «Oh!» ... Dans les milieux de l’art, en effet – enfin, dans certains milieux artistiques parisiens, volontiers prescripteurs de fatwas – il a toujours été de bon ton de rabaisser Dufy. De ne le considérer que comme un aimable coloriste. Un peintre si immédiatement «décoratif», si léger, si prolifique et si accessible qu’il ne peut forcément qu’être mineur. Hier midi, pourtant, au vernissage de cette rétrospective, l’inanité de ce jugement méprisant sautait aux yeux.

 

En effet, à notre humble avis, on trouve des tas de bonnes choses (ce qui n’exclut évidemment pas quelques croûtes) parmi les 120 peintures, 90 œuvres graphiques et autres objets exposés – dans ce qui constitue la plus vaste exposition jamais consacrée à Dufy dans la capitale française. Ainsi, dès la première salle, consacrée à la période de Martigues et Marseille, on tombe sur des ocres et des verts splendides. Puis sur des paysages de pins et de palmiers qui font penser à Gauguin. Viennent ensuite d’admirables petites gouaches sur tissu. Des pièces de céramique qu’auparavant, on n’avait jamais vues. Puis évidemment les célèbres huiles et aquarelles géantes des années 30 et les séries qui ont fait le succès de l’artiste.

 

Tout cela est coloré, enlevé, ciselé. D’une infinie légèreté, grâce au fameux coup de pinceau de Dufy. A peine une petite touche, comme une esquisse et pourtant déjà si fine et précise. Un trait si fugace, aérien comme «un vol de papillons» – disait assez joliment hier le commissaire de l’exposition. Dans les tableaux de Dufy, on voit des tas de choses plaisantes, toutes si joliment croquées. Des réceptions mondaines, de grandes bourgeoises aux courses, des nuées de pigeons place Saint-Marc, des champs de blé qui se dorent au soleil, des papillons qui virevoltent, des bouquets de fleurs multicolores, des perroquets qui s’envolent, des terrasses de plage qui paressent, des placettes provinciales qui ronronnent.

 

dufybouquet.jpgEn parcourant l’expo, on comprend bien pourquoi les grands penseurs de l’art lèvent les yeux au ciel au nom de Dufy. Le plus souvent, son oeuvre respire une telle frivolité que, non, décidément, elle ne peut pas être prise au sérieux. C’est David Hockney qui disait cela – tiens, David Hockney que, comme Dufy, on aime plutôt bien, et pourtant Dieu sait si on n’est pas très figuratif – : «Les tableaux de Dufy en appellent au principe du plaisir», là où, dans l’art, le plaisir est souvent «proscrit car jugé futile». Le plaisir. C’est exactement cela. Et c’est le titre si judicieusement trouvé de cette exposition. Dufy, ce n’est pas Picasso. C’est seulement du plaisir. Mais, par moments, cela n’a pas de prix.

 

 

PS : Juste une petite réserve, concernant l’illustration sonore de cette exposition. Au lieu du Stravinski qui passe en boucle, morceau certes écrit en hommage à Dufy mais qu’on a tout de même trouvé un brin trop pesant, on aurait plutôt mis du Satie. Ou, évidemment, du Debussy. 

18/09/2008

Un artiste

b8157ef6fdfb8f4aa0e66e15ff7e30ef.jpgBelle rentrée culturelle à Paris, décidément, sur le plan des expositions. Après Koons à Versailles, inaugurée la semaine dernière, voilà cette semaine Villeglé à Beaubourg. Une rétrospective qui, outre son intérêt propre, a l’avantage de se dérouler au sixième et dernier étage du Centre Pompidou, d’où l’on jouit bien sûr d’une vue panoramique splendide sur la capitale (*)

Jacques Villeglé est généralement inconnu au bataillon du grand public. Ce vieux monsieur aujourd’hui âgé de 82 ans s’est pourtant illustré dans une technique artistique aussi particulière qu’intéressante: l’affiche lacérée marouflée sur toile. Pendant des décennies, il a parcouru le monde entier en observant les murs des villes, en a prélevé des affiches et les a recollées sur des toiles, parfois après les avoir recadrées. Et cela donne souvent un très beau résultat.

On peut s’en rendre compte en observant la centaine d’œuvres réunies à Beaubourg pour cette rétrospective. Nombre proviennent d’ailleurs des murs de notre cher quartier Bastille-Répu-Marais, Villeglé ayant longtemps eu son atelier rue au Maire, dans le Haut-Marais. Dans les toiles, on retrouve de vieilles affiches d’expositions, de spectacles ou de concerts mais aussi des affiches électorales ou publicitaires. De temps en temps, y surgissent des formes familières: le regard de Giscard, le visage de Barbara Streisand ou le torse d’Iggy Pop.

 

 

d429cf0765046152b62423260c15f62e.jpgMaculées, déchirées, raturées, dégradées, surcollées les unes sur les autres, abîmées par les passants, les ans ou le mauvais temps, ces pelures de murs, puisqu’il s’agit vraiment de cela, prennent une toute autre dimension. Les messages s’y télescopent, amenant souvent de savoureaux rapprochements. Les contours s’estompent, suscitant régulièrement l’interrogation. D’année en année, de ville en ville, de rue en rue et de mur en mur, ce sont des pans entiers de la petite histoire quotidienne qui nous sont rappelés. Esthétiquement, c’est souvent assez réussi, les déchirures de couleurs créant même parfois des fulgurances qui ne sont pas sans rappeler les grands maîtres de l’art abstrait.

 

Du coup, ces œuvres font figure de respirations urbaines qui ne devaient être qu’éphémères mais qui ont été miraculeusement préservées. De créations graphiques momentanées, devant lesquelles les gens n’ont sans doute fait que passer, sans le plus souvent même s’arrêter pour les regarder, mais qui, ici, ont été réhabilitées. Par la grâce de l’artiste, c’est donc un moment du temps de la ville et un souvenir de la trace de l’homme qui, pour la mémoire, ont été figés. Au total, un concentré assez fascinant d’urbanité/d’humanité.

 

 

(*) Il y a quelques années encore, d’ailleurs, avant que le contrôle des billets ne soit déplacé avant le grand escalator, les étages de Pompidou étaint en accès libre, ce qui permettait au tout-venant de jouir gratuitement de ce majestueux panorama. Désormais, celui-ci n’est plus accessible qu’aux détenteurs de billets. C’est vraiment regrettable.

16/09/2008

Un événement (encore)

Certains lecteurs de ce blog trouveront peut-être que reparler de ce sujet visiblement un brin polémique, c’est donner des verges pour se faire battre – pour rependre cette si délicieuse expression de la langue française ;-) Peu importe, revenons doublement sur cette grande exposition de Jeff Koons au château de Versailles, qu’on évoquait ici jeudi dernier.

D’abord, pour signaler qu’elle est en train de remporter un succès de foule assez historique. Selon les premiers chiffres de fréquentation, pas encore officiels, Versailles, depuis l’inauguration de cet événement, tourne au rythme de… 10.000 visiteurs par jour! C’est deux fois plus que la moyenne du nombre de visiteurs quotidiens reçus habituellement au château (*). «Les gens oscillent entre excitation et étonnement», nous confiait hier un des organisateurs. «Excitation avant l’expo, dans les files d’attente: ils ont l’air de sentir qu’ils vont vivre un grand moment. Etonnement au moment de découvrir l’expo: les gens sont stupéfaits, amusés, séduits. Et les choses se passent très bien. Aucun incident n’a été déploré: ni esclandre, ni coup de marteau dans les sculptures, ni crachat sur les oeuvres, etc».

Ensuite, pour nuancer un certain jugement selon lequel seule «l’intelligentsia de gauche bobo parisienne» applaudirait à cet événement culturel et, plus globalement, à l’art contemporain. On en a encore eu l’illustration pas plus tard qu'hier, en feuilletant … «Le Figaro»  – un quotidien tout sauf  bobo et de gauche mais qui, au contraire, incarne à merveille la bien-pensance. Le chroniqueur culturel de service (l’écrivain et historien de l’art Adrien Goetz) s’y enthousiasmait pour l’expo Koons, dans la mesure où «l’art d’aujourd’hui vient revivifier les décors anciens, il leur rend leur force».

Surtout, il rappelait très utilement que «l’art contemporain vraiment scandaleux à Versailles, c’est celui qui n’ose pas dire son nom». C’est un affreux escalier bâti en 1985 pour canaliser le flot de visiteurs. C’est, dans les années 2000, la restauration, très controversée dans les milieux des historiens de l’art, du Bosquet des Trois Fontaines, «là où il n’y avait qu’un champ de ronces». C’est «la nouvelle grille dorée comme in rocher Suchard» qui orne désormais le château : «grille dix fois plus agressive que tous les Jeff Koons de la terre», «hénaurme objet clinquant» qui transforme l’entrée de Versailles en «petit théâtre néo-bling bling pour une société de cour fantasmée».

Au demeurant, à notre humble d’avis, on trouve un peu partout dans Paris des manifestations de contemporanéité qui, bien plus que les sculptures de Koons à Versailles, outragent des chefs-d’œuvre de culture et de patrimoine. Prenez le Louvre, la Sainte-Chapelle, le Panthéon ou l’Ecole nationale des Beaux-Arts. Ils sont flanqués de très hideux préfabriqués: cabanes de chantier ou autres locaux supposés provisoires qui, parfois depuis d’innombrables années, les défigurent dans une indifférence assez générale.

(*) Du reste, si ce succès de foule se confirme, cela risque de devenir rapidement assez invivable pour le public. Déjà, en temps normal, visiter Versailles est assez pénible, vu la cohue permanente – c’est évidemment dans ce genre de circonstances qu’on regrette de ne pas être seul au monde. Mais avec un nombre de visiteurs désormais doublé, l’affluence risque d’être tout bonnement insupportable et le plaisir de la découverte artistique assez réduit.

11/09/2008

Un événement

f46ecfd1210cb6da89745f364b763292.jpgC’est incontestablement l’événement de la rentrée culturelle parisienne, l’exposition qui défraie la chronique, qui déchaîne les passions et dont tout le monde va parler ces prochains mois: Jeff Koons, la star américaine de l’art contemporain, au château de Versailles. Le vernissage avait lieu hier. On y était. Et c’était vraiment un très bon moment.

En effet, il y avait beaucoup d’ambiance. Il s’agissait sans doute du vernissage le plus fliqué de France, avec des attachées de presse rigides, énervantes et stressées à souhait et des vigiles musclés un peu partout. La valeur des œuvres exposées, il est vrai, atteint des sommets jamais égalés pour l’art contemporain, Jeff Koons étant l’artiste le mieux coté sur le marché en ce moment. En plus, vu la contestation régnant autour de cette exposition, on pouvait craindre des déprédations. Finalement, seules quelques dizaines de protestataires, pour l’essentiel très âgés, manifestèrent contre la présence de l’icône du kitsch en des lieux aussi nobles que le château royal, qualifiée de «provocation» et de «scandale».

On n’est absolument pas d’accord avec ce genre d’anathèmes. Au contraire, on a trouvé cette expo aussi passionnante que réjouissante.

568f1cb8e4cf03cdc11465e06b7368ac.jpgCar la confrontation des styles versaillais et koonsien crée évidemment des contrastes fascinants. Comme le Louvre il y a quelques mois avec l’expo Jan Fabre, comme en ce moment le château de Fontainebleau grâce à sa collaboration avec le palais de Tokyo, le patrimoine historique n’est jamais aussi beau que lorsqu’on le sort de son formol, lorsqu’on le bouscule et on le réveille en lui faisant côtoyer d’autres formes d’expression artistique. Cela crée des tensions, ou au contraire des rapprochements, qui sont souvent très éclairants. Cela découvre aussi de nouveaux points de vue sur ce patrimoine, et donc contribue à sa remise en valeur.

Ainsi, on ne peut que se demander où est le kitsch quand, à côté des œuvres de Koons, on contemple les robes froufrouteuses des tableaux de Fragonard, les dorures des brocarts, la frivolité des soieries, la préciosité des cofffres à bijoux en nacre et en acajou. Ainsi, la grande et somptueuse Galerie des glaces éblouit d’autant plus quand elle se reflète dans le bleu métallique de l’énorme scultpure «Moon ». Cette remise en valeur de Versailles est d’autant plus évidente que le choix de l’emplacement des œuvres de Koons est souvent remarquable. L’énorme «Hanging Heart», si voyant, réveille au regard du visiteur et donc réhabilite l’alcove et l’escalier de la Reine, d’habitude négligés. La structure géométrique du grillage métallique auquel sont accrochées les bouées en forme de tortues souriantes de «Chainlink Fence» renvoie aux losanges de marbre de la décoration murale de la salle des Gardes. L’énorme sculpture en forme de vase de fleurs exposée dans la chambre de la Reine se fond à merveille dans le décor floral des nobles tapisseries.

849c8f26e97b0d918064046c7538db3e.jpgA cet égard, en contemplant cette structure en bois polychrome, on ne peut qu’être bluffé par la maestria technique de l’artiste. Un «fumiste», Koons? Un «imposteur»? Que ceux qui croient cela observent d’un peu plus près la texture de ses sculptures en acier chromé («Lobster», par exemple): elles sont d’une telle finesse qu’elles ressemblent à s’y méprendre à de fragiles baudruches de plastique gonflable. Ou qu’ils aillent faire quelques pas dans le jardin de l’Orangerie et contemplent la fameuse sculpture végétale «Split Rocker». L’œuvre  maîtresse de Koons est aussi une prouesse technique. Haute de plus de dix mètres, elle est plantée de plus de 90.000 fleurs et équipée d’un système d’arrosage automatique constitué de pas moins de 10.700 goutteurs.

Hier, au pied de cette œuvre immense, la star américaine était presque touchante avec son petit costume de premier communiant et son enthousiasme juvénile. Aux anges, il convenait que cette grande rétrospective à Versailles était pour lui «un rêve devenu réalité».

9ccb6d7f0dccc9c20f4084aa49cadb4f.jpgC’est en tout cas une fabuleuse initiative, pleine d’audace et de créativité – loin de la conception d’un patrimoine poussiéreux et fossilisé. Ceux qui protestent aujourd’hui sont sans doute les mêmes qui, dans les années 80, ont tempêté contre la Pyramide du Louvre. Vingt ans plus tard, l’œuvre magistrale de Pei fait l’unanimité. L’Histoire donne toujours tort aux conservatismes.

11/07/2008

Une installation

49de386bfe2b55b6546f97fb3f1f135d.jpgUne dizaine de grands ballons gonflables, sous une magnifique halle. Posés délicatement au sol ou suspendus à de massives poutrelles d’acier. D’énormes ballons tous invariablement roses à pois noirs. Entre eux, Shu Uemura qui distribue son dernier rouge à lèvres, «Rouge Unlimited». Et, coupe de champagne à la main, de ravissantes Asiatiques qui évoluent silencieusement, comme fascinées par ce spectacle tout en carmins. C’était hier, en fin de journée. Cela se passait à la Villette. C’était le vernissage d’une installation monumentale de Yayoi Kusama. Et c’était un joli moment.

 

Un de ces grands ballons roses était avachi au sol. Il semblait respirer lourdement, comme une bête fatiguée. En son intérieur, on découvrait un igloo douillet, fait de coussins pelucheux et de lumières chaudes. Dans lequel on se serait bien enfermé pendant des heures, à l’abri des agressions du monde extérieur. Plus loin, au cœur d’un autre ballon, un jeu de miroirs multipliait à l’infini les globes de lumière et les pois noirs. L’effet était vraiment saisissant. Dans un troisième ballon, vu par un œilleton, on retrouvait le même jeu de miroirs mais cette fois dans les teintes métalliques et argentées, d’un violet violemment saturé. L’effet était si réussi qu’on en éprouvait presque un vertige.

 

«Dots Obsession» («L’Obsession du Point»), le nom de cette installation d’art contemporain, est visible en accès libre jusqu’à la mi-août à la Grande halle de La Villette. Son auteur, la japonaise Yayoi Kusama, est une artiste vraiment étonnante. C’est aussi une personnalité, on va dire, singulière: depuis trente ans, elle vit recluse, malade et épuisée, dans un établissement psychiatrique privé connu pour ses thérapies basées sur la pratique artistique.

 

60b7a3b3c1d22abf966cccc28a37a3a4.jpgAujourd’hui âgée de près de 80 ans, Kusama fut pendant toute sa vie obsédée par la thématique du pois, considérant sa propre existence comme «un pois perdu, parmi des milliers d’autres pois». Tout son travail artistique, depuis 40 ans, se décline sur ce thème du pois. Elle travailla avec des gens aussi intéressants que Ryû Murakami, Peter Gabriel ou Issey Miyake. Elle fut exposée dans des temples de l’art comme le MOMA ou la Biennale de Venise. En tant que figure de l’avant-garde new-yorkaise, elle fit les belles heures du pop art puis de la contestation pacifique et libertaire des années 60.

 

Et quarante ans plus tard, les sacs à main roses à pois noirs signés Kusama.se vendent toujours comme des petits pains dans des boutiques tel que «Colette», rue Saint-Honoré, depuis plus de dix ans l’antre de la branchitude (d'une certaine branchiture, en tout cas) parisienne.

07/07/2008

Une réussite

L’an dernier (relire ici), le ministère de la Culture avait instauré, à titre expérimental, la gratuité d’accès pendant six mois aux collections permanentes de quatorze musées du pays, dont trois musées situés à Paris. L’objectif était notamment de voir si des motivations financières expliquent le fait que 55% des Français ne mettent jamais les pieds au musée et ne vont jamais voir une expo.

 

Six mois plus tard, les premiers chiffres de cette expérimentation, qui a pris fin début juillet, viennent de tomber ce week-end. Et ils sont éloquents. En effet, grâce à ce régime de gratuité, les six musées de la région parisienne choisis pour cette expérimentation ont tous vu leur fréquentation exploser. Pour ce qui concerne Paris, le Musée Cluny du Moyen-Age a vu son nombre de visiteurs doubler, le Musée des Arts et Métiers a enregistré une hausse de fréquentation de 80%, et le Musée Guimet de 20%.

 

A la rentrée de septembre, le ministère de la Culture décidera de pérenniser ou non, voire d’étendre, ce régime de gratuité. D’ores et déjà, cependant, malgré les bons résultats de l’expérimentation, les défenseurs de l’accès gratuit ont de quoi être sceptiques. Les musées devenus gratuits devront évidemment voir leur manque à gagner compensé par la Culture. Or, dans ce département également, aux dernières nouvelles et selon la fameuse petite phrase élyséenne, «les caisses sont vides»...

27/06/2008

Un tableau

8d40d66f805dec79a117a7d147f2fca5.jpgUn peu d’art, pour terminer la semaine en beauté – on n’a jamais assez d’art dans la vie. C'est un tableau. Cela s’appelle «La Grande Vallée IV». C’est le clou (enfin, selon nous) du nouvel accrochage, inauguré mercredi, de la galerie du Musée national d’art moderne (au Centre George Pompidou, place Beaubourg) consacrée aux grands formats de l’abstraction gestuelle.

C’est une œuvre tardive de la peintre américaine Joan Mitchell (1926-1992). Une personnalité fascinante; elle épousa Barney Rosset, l’éditeur du légendaire «Tropique du Cancer» d’Henry Miller,  vécut la moitié de sa vie à Paris puis à Vétheuil, le village où peignit Monet, devint une des rares femmes à émerger dans le courant de la peinture abstraite. C’est un tableau immense, magnifiquement expressif,  mouvementé et furieux. Avec des bleus et des verts d’une saisissante intensité, des jaunes qui rappellent Van Gogh.

Il est entouré de tas d’autres oeuvres intéressantes – car ce Musée dispose décidément d’une collection sublime. Perché en haut de Beaubourg, il offre évidemment aussi une des plus belles vues qui soient sur Paris: cela fait des années qu’on la connaît et on ne s’en lasse jamais. Allez-y sans trop tarder, admirer Mitchell et tant d’autres peintres. Il y a du monde à Beaubourg en ce moment mais, l’afflux touristique n’étant pas encore maximal à Paris, c’est encore supportable - en août,  ce ne le sera plus.

30/05/2008

Un style

284ea31621559d7937c6f082221e7dd7.jpgUne femme, retour d’une journée de shopping, s’adresse à son mari qui fait la moue en la voyant essayer les chaussures qu’elle vient d’acheter: «J’achète deux paires parce que, quand tu fais cette tête, ça m’enlève la moitié du plaisir». Une autre, au volant de sa voiture, tente d’amadouer un pandore sur le point de la verbaliser: «Je préfère ne pas vous remettre mes papiers, si vous êtes marié: ils empestent le parfum». Deux copines attablées dans un bistrot parisien: «Tu crois qu’ils ont remarqué, à Cannes, que nous boudions le Festival?» Une mère en vison sermonne une ado boudeuse: «Mais Françoise, je ne comprends pas ce qui t’empêche de vivre intensément avenue Foch». Deux copines encore, bavardent à la plage: «Il me demande si je suis libre ce soir. Ai-je une tête à avoir une soirée libre?» Un couple en tenue de soirée sur un balcon, elle répond à son prétendant: «Il y a en moi plusieurs femmes. Comment voulez-vous que je puisse me contenter d’un seul homme?» Plus tard, la même en robe de nuit et au téléphone: «Quelle surprise, Henri, de vous entendre avec le faux numéro que je vous ai donné».

Ces réparties, c’est du Kiraz tout craché. Edmond Kirazian dit Kiraz, le célèbre dessinateur de presse, qui depuis la fin des années 50, croque les Parisiennes dans des magazines de papier glacé: «Jours de France» pendant trente ans, puis «Match», «Gala», «Elle», «Playboy», etc. Les Parisiennes de Kiraz, sur leurs vertigineux talons hauts, ont fait le tour du monde. Leurs silhouettes longilignes ont même été exportées jusqu’au Japon. Elles ont aussi fait de la pub pour des édulcorants, des boissons gazeuses ou des panties. Et n’ont pas peu contribué à populariser le cliché mondial de la Parisienne élégantissime. De leur père spirituel, le couturier Christian Lacroix dit d’ailleurs qu’il n’avait pas son pareil pour «dessiner des décors formidables et capter l’essence de la mode».

f1db5088d05602a82d4db2b696f05698.jpgCarnavalet, le musée  de l’Histoire de la Ville de Paris (ici), rend hommage en ce moment à Kiraz, en lui consacrant une rétrospective qui réunit plus de 200 de ses œuvres: gouaches, dessins, esquisses ou croquis. En visitant l’expo, cela saute aux yeux: Kiraz, c’est vraiment un style. Aussi enlevé sur la forme (ses gouaches sont toujours très joliment colorées) que connoté sur le fond.

La Parisienne, la vraie, probablement se bat avec les horaires des crèches, transpire en Vélib’, peste contre des taxis inexistants, arrive en retard au spectacle, fraude dans le métro, n’a pas le temps d’arroser les plantes de son balcon, râle de ne plus pouvoir fumer au café, milite dans un comité de quartier, sacrifie quelques calories à un bon verre de vin, et fait surtout du shopping en période de soldes. La Parisienne de Kiraz, elle, passe ses journées dans les grands restaurants, dans les boutiques de luxe, au volant de son cabriolet, en rendez-vous galants, en vacances à la plage ou au manège équestre. Significatif: parmi toutes les oeuvres de Kiraz exposées, une seule et unique montre une Parisienne se livrant à une activité quotidienne dénuée de glamour: descendre les poubelles.

La Parisienne, la vraie, a probablement un caractère bien trempé, mais son tempérament ne se laisse pas résumer par quelques réparties en forme de clichés. La Parisienne de Kiraz, elle, de dessin en dessin invariablement depuis trente ans, est parfois spirituelle, toujours ravissante, mais le plus souvent passablement nunuche : sorte de poupée Barbie réduite à sa frivolité affective ou vestimentaire. La Parisienne de Kiraz, finalement, est un peu à la Ville Lumière ce que Carrie Bradshaw, de «Sex and the City», est à New York.

865a017b5f13a8076c7b52419c2d476b.jpgDu coup, en parcourant l’expo hier, on n’était plus trop sûr que cette futilité féminine ainsi honorée, supposément rafraîchissante, n’était pas en fait très agaçante par sa misogynie sous-jacente. On remarquait alors que, parmi les visiteurs, l’écrasante majorité était des femmes. Et que des éclats de rire guillerets et des murmures amusés fusaient régulièrement de leurs bouches.