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17.05.2011

Une vulgarité

«On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui», disait Pierre Desproges. Ne pas rire avec n'importe qui: sans doute, oui. Mais rire de tout, vraiment? On n'en est encore moins sûr qu'avant, depuis hier. Depuis que, sur une radio, on a entendu Laurent Gerra.

Comme il fallait s'y attendre, l'«humoriste», l'imitateur en tout cas, a fait ses choux gras de l'affaire DSK. Et on a trouvé particulièrement gras, lourd et pénible, voire pour tout dire assez minable, qu'il rie à la fois d'un homme à terre et du crime abominable que constitue le viol – que l'intéressé l'ait commis ou pas, peu importe ici, pour ce point précis. Cela donnait notamment, singé avec la voix de DSK: «Excusez-moi, mais je dois filer à JFK, là: sinon je vais rater mon viol». Avec, diffusés à l'antenne, les éclats de rire, tout aussi gras, suscités par cette tirade dans le studio de «la première radio de France» (RTL, pour ne pas la nommer), où l'imitateur officiait en direct.

Au risque de passer à nouveau pour ultra-politiquement correct, on n'a absolument pas trouvé cela drôle: plutôt confondant de vulgarité et de mauvais goût. Mais les Français doivent apprécier ce genre d'humour, puisque la chronique de Laurent Gerra fait partie des programmes les plus écoutés de la tranche radio matinale.

05.01.2011

Un anniversaire

logoFIP.jpgCa c'est Paris. C'est le Paris qu'on aime, en tout cas. Comme le Paris des paysages de toits de zinc hérissés d'antennes de télé, qu'on trouve si poétiques chaque fois qu'on les regarde par les fenêtres de la maison. Le Paris des trottoirs luisants et bondés des grands boulevards, les soirs d'automne. Le Paris des après-midis ensoleillées d'été à bouquiner dans les jardins du Palais royal ou du parc de Belleville. Le Paris roboratif des marrons chauds l'hiver et des macarons de Ladurée, toute l'année. Celui des vieilles cours industrielles et des concierges édentées de notre onzième, qui essaient de résister à l'invasion des bobos. Le Paris des quartiers festifs, qui part en vrille vers 2 h du mat': quand les bars ferment et que les noctambules protestent – c'est qu'on referait le monde jusqu'à pas d'heure, à Paris. Le Paris des footings nocturnes d'hiver, si revigorants hier soir encore, le long des berges du canal Saint-Martin. Le Paris des petites galeries d'art de la rive gauche. Celui, aussi, si dépaysant, de ses quartiers ethniques: «Little India» dans le dixième ou «Little Tokyo» près d'Opéra.

 

C'est le Paris de FIP, qui, ce mercredi, fête ses quarante ans. FIP, comme «France Inter Paris», comme on appelait cette chaîne du groupe public Radio France quand Jean Garretto et Pierre Codou la lancèrent, le 5 janvier 1971. FIP qui, pour fêter cela, diffuse toute la journée de ce mercredi une programmation spéciale 1971.

 

FIP, c'est un monde, c'est un univers. A l'origine, ce n'était qu'une radio musicale chargée, par ses flashs de radioguidage, d'accompagner les automobilistes parisiens coincés dans les embouteillages. Mais c'est devenu beaucoup plus. Une programmation qui, assez justement, se targue d'être «la plus musicale et la plus éclectique de la bande FM». Certes: moins branchée que Radio Nova, moins pointue que France Musiques, moins passionnante que France Culture, moins répétitive et commerciale que celles de tant de radios ados. Mais sur FIP, a-t-on toujours trouvé, il y en a vraiment pour tous les goûts. Et c'est souvent de bon goût. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter, le soir, l'émission «Jazz à FIP».

 

FIP, c'est un ton. Celui des «fipettes» (surnom donné aux animatrices de cette radio) à la voix suave et malicieuse. Qui n'ont pas leur pareil pour annoncer calmement des mauvaises nouvelles à leurs auditeurs automobilistes coincés dans d'épouvantables embouteillages. Qui, grâce à leur ton si particulier, n'ont pas leur pareil pour rendre poétiques y compris les noms des portes du périph': Porte des Lilas, etc.

 

Kriss.jpgFIP, c'est tellement Paris que, quand on est à l'étranger et que la Ville lumière commence à nous manquer, on écoute un moment cette radio sur le web, et l'on s'en trouve réchauffé. FIP, c'est aussi une politique de partenariat culturel exigeante et de choix: toutes ces années passées à Paris, on n'a jamais été déçu en assistant à un concert, à un spectacle ou à une expo dans la capitale qui étaient recommandés par FIP.

 

FIP, enfin, c'est un souvenir. Kriss: son animatrice fétiche, qui fit aussi les grandes heures de «L'Oreille en coin» sur Inter. Décédée l'an dernier, Kriss était vraiment une voix et une personnalité très attachantes de la radio française. Elle nous manque.

28.10.2010

Une thèse (toujours)

casseurs.jpgUne semaine. Il a donc fallu, en gros, une semaine à la classe politique et aux médias traditionnels pour relayer la thèse qui, sur internet, passionne les foules depuis plus de dix jours, et qu'on évoquait dans ce blog mercredi dernier. La fameuse thèse des «policiers casseurs», qui infiltreraient les manifs pour y faire de la casse afin de discréditer le mouvement social. On souligne ce retard à l'allumage non pas spécialement pour le brocarder: cela ne fait sans doute jamais de mal de prendre un peu de recul par rapport à l'immédiateté du net. Mais pour souligner combien parfois est caricaturale cette antienne qui présente la classe politico-médiatique française comme étant en permanence les yeux rivés sur internet, obsédée en temps réel par le moindre buzz qui s'y déroule.

 

Le buzz autour de ces éventuels «policiers casseurs», en tout cas, il est désormais indéniable dans tous les médias. Prenons l'exemple de la radio, ce matin. Car, dans les tranches matinales d'info, il n'y en avait que pour cela. Ainsi, sur une station, on a entendu le syndicaliste Bernard Thibault prêter à certains policiers «des attitudes qui n'ont rien à voir» avec leur mission. Puis avertir les agents en civil qui, cet après-midi dans les cortèges, seront déguisés en manifestants qu'ils y «seront particulièrement surveillés» par les syndicalistes. On zappait et, sur une autre station, on entendait un autre leader syndical, Jean-Claude Mailly, être lui beaucoup plus prudent sur ces éventuels «dérapages» policiers. On zappait encore et, sur une troisième station, on tombait illico sur le porte-parole du PS qui, sur ce même sujet, était tout autant soumis à la question. «Il est très difficile de porter de telles accusations», disait-il. Rappelant tout de même qu'en matière de comportements policiers très limites, la France avait déjà donné – voir la mort du jeune manifestant Malik Oussekine à Paris en 1986, bastonné par les «policiers voltigeurs» à moto du duo ministériel Pasqua-Pandraud. Enfin, et on s'arrêtera là, dans la foulée et sur une autre station encore, on entendait ce matin un député écologiste faire carrément le lien entre ces éventuels «policiers casseurs» et les vols d'ordinateurs dont ont été victimes plusieurs journalistes d'investigation, ces derniers jours. Et oser en déduire: «Là, ca va beaucoup beaucoup trop loin, la dérive de la part du pouvoir sarkozyste!»

 

Cette rapide revue de presse radiophonique matinale française pour dire qu'autant ce sujet brûlant des «policiers casseurs» a tardé à émerger dans la classe politico-médiatique, autant là, maintenant, c'est bon: il bat son plein et sans doute n'est-ce pas fini. Reste à voir si ce tumulte incitera le pouvoir à agréer à la requête de l'opposition de mettre sur pied une commission parlementaire d'enquête sur la question. A priori aucune chance/aucun risque/, évidemment.

12.10.2010

Un malencontreux hasard

uneradio.jpgC’est un incident certainement très accessoire par rapport à la grande actualité de ce mardi: la nouvelle journée de mobilisation générale contre la réforme des retraites. Mais on en parle parce qu’on l’a trouvé intéressant. C’était hier, au grand journal parlé du soir d'une radio privée. Et c’était un heurt médiatique assez saisissant entre, d’une part, un rebondissement dramatique de l'actualité et, d'autre part, les hasards de la programmation... de la publicité.

 

En plein milieu d'une tranche de pubs, on a entendu en substance cela: «Nous interrompons nos programmes pour un flash d'actualité urgente. Nous apprenons à l'instant un décès inopiné. Nous retrouvons immédiatement sur place notre envoyé spécial Untel». Finalement, le décès inopiné n'était qu'une accroche commerciale. Ce n'était qu'une pub déguisée en alerte d’info, qui informait du décès... d'un héros de fiction: «le Cyclope», protagoniste du «Rire du Cyclope», le dernier livre du romancier à succès Bernard Werber. Le problème? Quelques minutes à peine avant la diffusion de ce spot, sur la même antenne, le journaliste avait interrompu le cours normal de son journal avec à peu près la même formule. Pour annoncer aux auditeurs la découverte du corps sans vie du spéléologue disparu dans les gorges de l'Ardèche, dont le sauvetage tient la France en haleine depuis huit jours.

 

Techniquement, ce télescopage entre réalité et fiction, entre actualité et publicité, entre drame et réclame donc, aurait pu être évité. Il aurait suffi à la régie de ladite radio, après avoir entendu une telle info, d’annuler ou du moins de différer la diffusion de ce spot qui, par la similitude de la forme des deux messages, devenait d'assez mauvais goût. Mais le feu du direct a probablement empêché les régisseurs de rectifier le tir. Les deux messages ont suivi si rapidement à l’antenne que, sous peine de risquer un «blanc» peu radiophonique, sans doute les techniciens n’ont-ils pu passer le second à la trappe, même si le contexte de l’actu le rendait très malvenu.

 

Reste à espérer qu'au moment de ce malencontreux hasard radiophonique, les proches du défunt n’étaient pas à l'écoute de cette station-là.

05.11.2009

Un visage, une voix

christianbarbier.jpgOn n’a jamais fonctionné à la nostalgie – état d’âme qu’on a toujours senti terriblement stérile. Cela n’empêche pas, exceptionnellement, d’avoir de courts instants de nostalgie et de trouver cela finalement plutôt délicieux. On l’a ressenti hier soir, en apprenant la nouvelle du décès du comédien Christian Barbier. Un nom qui ne dira absolument rien aux plus jeunes lecteurs de ce blog. Mais qui, pour nous comme pour des générations de téléspectateurs et d’auditeurs, incarna l’image d’une certaine France aujourd’hui complètement désuète mais qui, à l’époque, avait du charme.

 

Christian Barbier, c’était d’abord un visage. Celui de l’interprète principal de «L’Homme du Picardie», le mythique feuilleton qui, dans les années 70, fit les belles heures de la télé belge et française. Barbier y incarnait un batelier, capitaine de la péniche portant le nom de la région française. Même si, à l’époque, on était vraiment très très jeune, on avait suivi avec passion les aventures de cette famille de mariniers: petits artisans en lutte pour la survie de leur métier, englués dans les problèmes financiers et se débattant dans d’incessants conflits de génération. C’est sans doute le programme télé qui nous fit connaître l’univers si typique, et qui nous semblait alors si exotique, des canaux de la région parisienne et du nord de la France. Vingt ans plus tard, pour dire combien on a été marqué, on se souvient encore de la musique du générique de ce feuilleton, une ritournelle sifflée qui, une fois qu’on l’avait entendue, restait immanquablement dans la tête. Dans «L’Homme du Picardie», Barbier campait un personnage bourru, entier, souvent odieux mais si humain qu’il en devenait attachant. Il n'y a pas si longtemps, non loin de Paris dans la si jolie petite ville de Conflans-Sainte-Honorine, la capitale des mariniers au croisement de la Seine et de l’Oise, on voyait encore des photos de «L’Homme du Picardie» affichées dans des magasins. Et les cassettes vidéo de sa série culte vendues comme de précieuses reliques d’un temps révolu.

 

Christian Barbier, c’était aussi une voix. Du début des années 80 jusqu’à la fin des années 90, il anima «Barbier de Nuit», une fameuse émission radio du soir, sur Europe 1. A l’époque, la France radiophonique vespérale était coupée en deux. Il y avait d’un côté les inconditionnels du «Pop Club» du regretté José Arthur, sur France Inter. Et, de l’autre côté, les accros à «Barbier de Nuit» sur Europe. A longueur de soirées, Christian Barbier recevait – en direct depuis un bistrot parisien, si l’on se souvient bien – des personnalités du monde du spectacle, de la culture et de la nuit. Sa voix était profondément chaleureuse, son ton admirablement convivial et complice sans jamais être complaisant, ses entretiens souvent passionnants. «Barbier de Nuit», c’était une émission de radio qui pétillait comme le vin mousseux qui sponsorisait ce programme: «Kriter brut de brut» on s’en souvient bien, même si, à l’époque, on était bien trop jeune pour consommer de l’alcool et si depuis, on n’a jamais bu ce vin. Ado vivant en Belgique, on a passé d’innombrables nuits l’oreille collée au transistor, à l’écoute de «Barbier de Nuit». Cette émission radio nous donnait l’impression, déjà, que Paris était une ville extra, formidablement vivante, culturellement épatante, dont les nuits ne finissaient jamais et étaient peuplées de rencontres fascinantes. Vingt ans après, on débarquait et on s’établissait dans la capitale française. Qui sait, Christian Barbier y est-il pour quelque chose.

 

Ce matin sur Europe 1, la seule évocation qu’on a entendue de Christian Barbier, c’était dans la bouche d’un chroniqueur pénible (pléonasme). Qui moquait le rythme si lent, et à ses yeux si ennuyeux, du feuilleton dont le héros était Christian Barbier. Comme si des histoires ayant la batellerie pour cadre pouvaient se dérouler au rythme d’une course de Formule 1.

 

C’était si anecdotique comme souvenir, c’était si ingrat comme évocation d’un homme qui pourtant compta tant pour cette radio, qu’on a trouvé cela assez minable. Parfois à Paris, dans le grand monde a fortiori, les gens, décidément, sont petits.

17.01.2007

Une police de la parole?

medium_logointer.jpg«Un homme de couleur noire». Ainsi l’étoile montante et présidentiable du Parti démocrate américain Barack Obama a-t-il été qualifié et présenté ce matin par Patrick Roger dans son Grand journal de 8 heures sur France Inter.
Cette appellation ne naît pas de rien. On la retrouve textuellement dans une note de service qui vient d’être adressée à tous les journalistes de cette radio. Rédigée notamment par l’ex-directeur de la rédaction Bertrand Vannier, intitulée «La couleur des mots», elle rappelle aux journalistes combien «la plupart des mots se nourrissent des préjugés et, lorsqu’ils sont mal employés, les nourrissent à leur tour». L’attention des intervenants à l’antenne est donc attirée sur l’«exigence de forme», la «rigueur de contenu» et l’«éthique de responsabilité» qui leur incombent, notamment lorsqu’ils évoquent des sujets aussi sensibles que les relations intercommunautaires.
Concrètement, le mémo liste une série de mots jugés trop stigmatisants, dont il déconseille donc l’utilisation à l’antenne: Ainsi:
-«bandes» (à réserver aux bandes mafieuses);
-«casseurs» (à remplacer par «groupes violents» ou «personnes encagoulées»);
-«jeunes des cités» ou «jeunes des banlieues» («le terme jeune suffit à désigner de manière plus neutre»);
-«pays sous développés» («parler de pays pauvres, de pays émergents»);
-«provincial» («utiliser ce terme dans son acception historique, quand le royaume de France était organisé en province»);
-«gaulois» («réserver ce terme à un usage historique ou archéologique»);
-«gens de couleur» («bannir totalement ce terme»);
-«rythme dans le sang» («cette expression suppose qu’une femme ou un homme de couleur noire sait danser par nature. Eviter ce genre de généralisation qui renforce les préjugés»).

Les auteurs de ce mémo se défendent de vouloir instaurer une «police de la parole» ou promouvoir une «langue de bois» politiquement correcte. Ils disent vouloir juste «servir l’intérêt général et renforcer la cohésion sociale et nationale». Leurs recommandations lexicales, toutefois, n’ont pas toujours été bien accueillies par les journalistes de la radio publique. Témoin, cette réaction à chaud d’une consoeur passablement énervée: «On se croirait au Cambodge sous Pol Pot... vive les petits commissaires du peuple! Et bon courage pour relater des émeutes de "jeunes" "casseurs" dans les "banlieues"».
B.DL.